Lecture gratuite : le chapitre 1 d'Aila et la Magie des Fées de Catherine Boullery
La saga d'Aila  fantasy


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Note : 4.6 / 5 avec 261  critiques préféré

Le Chapitre 1 d'Aila et la Magie des Fées en lecture gratuite

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La vie d'Aila prit un tour différent lorsqu'elle eut douze ans. D'abord, parce qu'un jeune apprenti de Barou, Dudau de son prénom, environ une quinzaine d'années, pédant, coureur et vaniteux, la croisant dans un coin isolé, se mit en tête que ce serait plutôt drôle de lui faire son affaire d'une façon ou d'une autre. Aila n'apprit jamais vraiment ce qu'il cherchait à perpétrer avec la petite fille qu'elle était à l'époque, mais cela ne l'empêcha pas de s'approcher d'elle, un sourire narquois et conquérant aux lèvres. Soudain, il entendit derrière lui une voix d'enfant s'exclamer avec le plus de fermeté possible :
— Ne la touche pas !
Dudau se retourna pour découvrir Aubin, pas même dix ans, en position de combat ! Éclatant d'un rire moqueur, il s'avança vers lui, oubliant l'espace d'un instant que ce gamin-là était le fils de Barou. C'était un des défauts de cet être suffisant, réfléchir n'était pas son fort… Son frère fonça comme un boulet et se retrouva étendu au sol par un crochet impeccable de son adversaire : dur apprentissage de la vie… Dudau était orgueilleux et stupide, mais également costaud et efficace. Tout aurait pu s'achever ainsi, mais le grand dadais, qui devait vouloir régler un vieux compte avec Aubin, se mit à le bourrer de coups de pied, alors que ce dernier se roulait à terre. À nouveau, Dudau entendit une voix derrière lui, cette fois-ci sourde et rauque :
— Arrête immédiatement !
Il se retourna et vit Aila arriver vers lui, ses jupes retroussées. Un sourire concupiscent s'afficha sur son visage avant de virer rapidement en grimace douloureuse. D'un coup de pied bien ajusté dans l'aine, elle le plia en deux. Puis, remontant de toutes ses forces ses deux mains réunies, elle lui cogna le menton avec une vigueur dont elle ne se croyait pas capable, et selon toute apparence, Dudau non plus. Il s'affaissa sur ses genoux. Elle le frappa sur la nuque et termina d'un coup de pied en pleine tête, avant que l'apprenti, plus que sonné, s'écroulât sur le sol. Elle resta un moment immobile, cherchant à reprendre le contrôle de son cœur qui battait la chamade et l'usage de ses jambes qui, tout d'un coup, se dérobaient. Elle s'avança en tremblant vers Aubin qui regardait la scène, incapable de bouger, mais conscient, et s'agenouilla. D'abord, de ses mains, elle palpa la colonne vertébrale de son frère en remontant en douceur vers le cou pour déceler d'hypothétiques hématomes ou déplacements. Elle avait tellement procédé ainsi avec les chevaux qu'elle le réalisa naturellement. Puis elle parcourut chacun des membres pour s'assurer que son défenseur n'avait rien de cassé, tandis qu'il suivait des yeux chacun des gestes de sa sœur. Elle saisit ensuite son visage à deux mains pour vérifier la mâchoire et la boîte crânienne.
— Peux-tu te relever si je t'aide ? demanda-t-elle, la voix incertaine.
Il acquiesça, encore incapable de parler. Bien mal lui en prit, car une douleur aiguë irradia dans son crâne, lui donnant envie de vomir. Ils durent attendre un moment que le martèlement de la tête d'Aubin se calmât, avant que, soutenu par Aila, son frère arrivât à se redresser. Il n'alla pas loin. La dizaine de mètres parcourus suffirent à son estomac pour se contracter et Aubin, accroché au bras d'Aila, en vida son contenu. Malgré son état, il lui vint l'idée saugrenue que faire la connaissance de sa sœur en se faisant battre, puis en vomissant, était fort éloigné de tout ce dont il avait pu rêver…
— Tu as été très courageux. Merci, Aubin, lui dit-elle.
La voix d'Aila semblait un murmure après toutes ces années de silence et deux ou trois larmes se mirent à couler de ses yeux, elle n'était qu'une petite fille de douze ans, après tout… Toujours incapable d'articuler un mot, il se contenta de lui serrer la main avec tendresse, heureux de voir, sur les lèvres de sa sœur, naître un sourire timide, que, malheureusement, il ne put lui rendre.

◎ ◎ ◎

Le trajet vers l'écurie, l'un contre l'autre, leur parut très long et, par bonheur, ils ne croisèrent personne… Elle l'installa dans la pièce du fond et revint avec une pommade qu'elle étala avec légèreté sur les parties de son visage qui se teintaient de nuances violettes.
— Je te donne le pot. Pour l'instant, applique la crème trois fois par jour, précisa-t-elle. Une fois la sensibilité de l'hématome atténuée, tu masseras en profondeur et ta peau reprendra rapidement sa couleur normale. Et puis tu pourras en mettre également sur tes autres contusions.
Elle lui sourit à nouveau et il articulait avec peine un merci quand ses yeux, discernant une forme derrière Aila, s'agrandirent. Sa sœur remarqua son expression et, sans même se retourner, murmura :
— Bonjour, Bonneau, peux-tu me dire où est rangée la liqueur de Maël ?
— Là-haut, sur l'étagère de la maison.
— Je vais la chercher, expliqua-t-elle avant de disparaître de la pièce, laissant seuls Bonneau avec Aubin.
— Que t'est-il arrivé mon garçon ? demanda l'oncle des enfants, en s'accroupissant près de lui.
Son neveu déglutit, tandis que, reprenant les mêmes gestes qu'Aila, Bonneau palpait chaque partie de son corps.
— Dudau ! Il a voulu agresser ma sœur.
— Et tu l'as battu ?
Aubin remarqua le regard appréciateur de Bonneau, alors que, derrière lui, il croisait l'expression affolée d'Aila qui venait juste de revenir et qui semblait l'implorer de ne pas la mentionner.
— Non, ce n'est pas moi, souffla-t-il, tout en baissant les yeux.
— C'est moi qui l'ai mis à terre, avoua-t-elle.
Son oncle, interdit, se retourna et la scruta avec un froncement de sourcils.
— Ah ! se contenta-t-il de dire.
Puis, s'adressant à son neveu, il ajouta :
— Il faudra trouver une histoire bien ficelée pour éviter les ennuis avec Barou… Dudau t'a rossé et je suis intervenu. Nous en resterons là, pas la peine de mentir davantage. Je crois que Dudau préférera cette version à celle de s'être fait battre par une fille de trois ans sa cadette. De toute façon, Barou n'aimera pas cette anecdote et ce garçon ne fera pas de vieux os ici…
— Tiens, Aubin, voici une liqueur contre la douleur, expliqua-t-elle, en s'approchant de lui. Il en faut très peu, une petite cuillère, quatre fois par jour. Ne l'utilise que lorsque tu as très mal, car elle endort.
— Viens, mon garçon, dit Bonneau en se levant, je te ramène à Barou. En chemin, tu me guideras vers Dudau, je le récupérerai au passage.
Aubin, aidé ce coup-ci par son oncle, se redressa et lança un regard plein de regret vers sa sœur.
— Adieu, Aubin, je n'oublierai jamais ce que tu as fait pour moi.
— Non, pas adieu, Aila. À partir d'aujourd'hui, je reviendrai te voir. Je te le promets.
Chancelant sur ses jambes, le garçon repartit, avec le soutien de Bonneau.
Tout le monde, y compris Barou, goba l'histoire. Dudau fut renvoyé sur-le-champ, omettant de signaler qu'il avait tenté d'agresser la jeune fille et qu'elle l'avait mis hors service pour le compte.

◎ ◎ ◎

La vie se poursuivit comme à son habitude, mais de manière bizarre et à intervalles réguliers, elle sentit le regard de son oncle s'attarder sur elle. Il n'avait posé aucune question à la suite de la bagarre, mais elle savait bien qu'il s'interrogeait. Elle fut sur le point d'aller s'expliquer avec lui. Néanmoins, habituée au silence, elle retourna dans son mutisme. Ainsi, personne n'apprit, à part Bonneau et Aubin, qu'elle avait reparlé…

◎ ◎ ◎

Quelques mois plus tard, un matin, juste au premier rayon de soleil, alors qu'elle se promenait avant de regagner le château, Aila entendit un bruit derrière elle et, faisant demi-tour, découvrit son frère qui s'approchait.
— Bonjour, Aila ! Je pensais revenir te rendre visite plus tôt !
— Aubin ? Que fais-tu là ?
— Les entraînements sont repoussés et ne commencent que dans une heure… Je disposais d'un peu de temps devant moi, alors, en te voyant partir, je me suis dit que je pouvais bien sauter sur l'occasion de discuter avec toi. Je n'ai pas pu depuis…, enfin, depuis Dudau. Père ne me lâche plus d'une semelle. Avant, je passais mes journées à le suivre à la trace comme si j'avais peur de le perdre et, maintenant, c'est son tour, alors que je voudrais pouvoir prendre un peu le large…
— Tu t'exprimes plus que la première fois que nous nous sommes rencontrés !
— Sûr, ma mâchoire fonctionne de nouveau ! Et toi, tu n'as mis personne au courant que tu avais renoncé au silence, apparemment…
Modérément sur la défensive depuis l'arrivée d'Aubin, Aila se relâcha :
— Exact, il est plus facile de se taire…
— … que d'exprimer ce que l'on ressent ? Je sais…
Ils se sentaient tous les deux maladroits ; ils se détaillaient comme s'ils se voyaient pour la première fois, ce qui était presque le cas, se découvrant sans oser se rapprocher l'un de l'autre.
— Pourquoi veux-tu me connaître ? questionna Aila. Je ne dois pas faire partie des sujets de discussion préférés de ton père…
— Tout à fait, et il est inutile d'aborder ce problème. Malgré tout, tu es ma sœur… Et puis tous mes camarades parlent de toi ! Ma curiosité m'a poussé à savoir qui tu étais et pourquoi tu n'appartenais pas à ma vie.
— Ce n'est pas moi qui te l'apprendrai, je n'en ai aucune idée… Je crois qu'il est devenu ainsi le jour de ma naissance et tout le monde ignore pourquoi ou n'a daigné me le dire.
— Quelle bêtise ! Père aurait tenu un bien meilleur combattant que moi pour lui succéder, t'es fabuleusement forte pour te bagarrer !
Il poussa un grand soupir de tristesse et haussa les épaules de dépit.
— Oh ! t'es pas si mauvais que ça, mais, avec ta peur de blesser tes camarades, ça ne peut pas marcher, expliqua Aila d'une voix douce.
— Et comment tu sais cela ? relança-t-il, avec une pointe d'agressivité dans le ton.
— Parce que tu as aussi piqué ma curiosité et je voulais te voir. Tu es rapide et efficace… Tu pourras acquérir la force qui te manque avec de l'entraînement, mais te battre ne t'emballe pas vraiment et cela se sent…
— Alors que toi, t'as envie d'en découdre ! répliqua-t-il, moqueur.
— Oui, j'ai emmagasiné assez de haine pour cela !
Aila serra les dents.
— Oh !… Je comprends, je suis désolé. Je dois repartir maintenant, mais nous nous reverrons dès que je le pourrai, ajouta Aubin.
— Je te fais confiance et… j'en serai heureuse.
Ils se sourirent en se quittant. Ce fut ce jour-là qu'elle décida définitivement de reparler.

◎ ◎ ◎

Le deuxième événement majeur advint deux ans plus tard. Bonneau devait transmettre un message important et revenir très rapidement avec une réponse. À nouveau, le pays frémissait sous de nouvelles querelles, intestines cette fois. Le courrier recelait un pacte de non-agression et de protection mutuelle entre Antan et le comté voisin de Melbour, ainsi que leur promesse d'allégeance au roi Sérain d'Avotour. C'était un premier pas essentiel pour lutter contre d'autres territoires, prêts à se retourner contre le royaume. L'oncle avait emmené sa jeune nièce, devenue une cavalière émérite, et en avait profité pour récupérer un nouveau kenda chez un marchand spécialisé de Melbour, la ville principale du comté du même nom. Il connaissait l'importance du courrier, mais n'avait pas envisagé, comme personne au château, que cette simple alliance aurait suscité autant de réactions. Sur le chemin du retour, à un jour de route d'Antan, ils se retrouvèrent encerclés par sept mercenaires, certains de les écraser sans le moindre problème. Comme Aila transportait le message destiné à Elieu, Bonneau lui proposa de s'enfuir, tandis qu'il les retiendrait.
« Non ! », fut sa seule réponse, avant d'ajouter de manière énergique :
— Passe-moi le nouveau kenda. Je devrais pouvoir faire quelque chose avec.
Il s'en saisit et le lui lança avant de s'emparer du sien. Le chef de leurs adversaires ricana.
— Tu crois pouvoir faire quoi avec ton petit bâton ?
— On y va, Bonneau ?
Son oncle faillit lui demander si elle se sentait sûre d'elle, mais il s'abstint, optant délibérément pour la confiance.
— On y va, Aila.
Tous deux poussèrent un cri sauvage, puis, éperonnant leurs chevaux, foncèrent sur les mercenaires qui leur barraient le passage. L'effet de surprise fonctionna. Leurs adversaires, stupéfaits, virent un vieux balourd et une fillette fondre sur eux à toute vitesse. Certains comprirent bien vite, et trop tard, leur douleur quand, d'un coup de kenda, ils se retrouvèrent à terre, piétinés par les montures nerveuses. À la première charge, Bonneau en dégomma deux et Aila, un. Le cercle rompu, l'oncle et sa nièce prirent la poudre d'escampette au grand galop. Le chef, sûrement le plus intelligent de la bande, s'était écarté de la bagarre. Rapidement, il regroupa ses hommes, les trois qui lui restaient, puis partit avec eux à la poursuite des fugitifs. Conscients de ne disposer que d'une avance relative, ces derniers forcèrent l'allure. Cependant, à ce train d'enfer, leurs chevaux fatigués ne tiendraient plus très longtemps et les mercenaires ne tarderaient pas à les rattraper ; il fallait trouver une autre solution…
— Bonneau, par là ! cria Aila qui lui montrait un mur de végétation, sur leur flanc droit.
Ils dissimulèrent les montures derrière un bosquet, puis elle sortit un arc qu'elle assembla à toute vitesse, preuve d'une expérience ancienne, et se positionna pour tirer sur leurs ennemis, sous le regard médusé de son oncle.
— Tu peux me donner les flèches, je n'ai pas le temps d'installer mon carquois, demanda-t-elle, lui désignant les six qui dépassaient de son sac.
Bonneau acquiesça. Concentrée, elle décocha une première fois, réarma en un clin d'œil la flèche tendue par son oncle et deux des mercenaires s'écroulèrent sur le sol, tandis que les deux autres, encore debout, s'éclipsèrent très vite dans les sous-bois, hors de leur vue.
— Non ! Je n'ai pas tué le chef ! C'est le plus malin d'entre eux, il a échangé son chapeau avec un autre ! Que faisons-nous maintenant ? Avec leurs arcs, ils ne se feront plus surprendre…
Il la regardait fixement ; il hésitait visiblement entre exploser et soupirer. Préférant la seconde solution, il soupira, puis murmura :
— Je conviens que le moment est mal choisi, mais depuis quand sais-tu tirer avec cette arme ? Depuis quand possèdes-tu un arc démontable, matériel d'une grande rareté, il me semble ? Depuis quand sais-tu te battre au kenda ?
— Bonneau, je comprends que tu puisses être en colère. S'il te plaît, je t'expliquerai tout plus tard, c'est promis, supplia-t-elle.
Il inspira à pleins poumons.
— Laissons les chevaux ici. J'espère que tu parviendras aussi à te mouvoir sans bruit et que tu te tiendras prête à tuer de nouveau…
Aila rougit sans répondre, puis acquiesça. Ils s'éloignèrent d'une courte distance et s'accroupirent, cachés derrière un petit bosquet, aux aguets. Son oncle murmura :
— Comme nous n'irons pas à eux, ils viendront. Arme ton arc et attends mon signal. Tu me laisses le chef, c'est compris ?
Un regard sévère ponctua sa phrase et elle opina.
Le temps s'écoula. Ils restèrent immobiles et silencieux, tandis qu'Aila s'ankylosait progressivement. Le jour commençait à baisser quand un bruit léger se fit entendre sur leur droite. Ni l'un ni l'autre ne bougèrent. Plus rien ne se passa pendant de longues minutes, excepté l'attente et le crépuscule qui installait ses ombres de plus en plus grandes sur la forêt.

— On pourrait déjà abattre leurs chevaux, suggéra le murmure d'une voix.
L'éclat d'une flèche apparut dans la lumière du soleil couchant et Bonneau effleura Aila qui tira où elle estimait la présence de l'archer. Un cri léger vibra dans l'air et sa flèche chut, suivi d'un corps, dans un bruit de plus. Elle s'aperçut que son oncle avait disparu. En revanche, devant elle, se tenait le chef des mercenaires, son Épée pointée sur elle, plus exactement sur sa gorge. Elle était piégée…
— Adieu, ma belle, lui dit l'homme, qui ricana.
Dans un geste désespéré, elle plongea sur la droite, sentant au passage la pointe de l'arme lui érafler la peau, puis son sang chaud s'écouler de la blessure.
— Viens, Aila, nous pouvons repartir, assura la voix de Bonneau.
Elle émergea du bosquet et jeta un coup d'œil à son oncle qui enlevait son couteau du cœur du dernier mercenaire avant de l'essuyer.
— Et cela aussi, tu sais le faire, lancer un poignard ?
Elle secoua la tête.
— Alors, je t'apprendrai, mais pour l'instant, je vais te soigner pour que la vilaine estafilade que je distingue sur ton cou ne devienne pas une affreuse cicatrice.

Bonneau finissait de déposer des branches dans le feu. Ils avaient trouvé une petite cabane, perdue en pleine forêt et bien dissimulée, à une distance convenable du lieu du dernier affrontement. Il partagea avec la jeune fille quelques lanières de viande séchée, du fromage et du pain.
— À présent, tu connais la profonde émotion qui te submerge quand le spectre de ta propre mort survient, c'est un moment d'une incroyable intensité dans la vie d'un être humain, inoubliable… Après, on choisit son existence en fonction de son expérience. À quoi as-tu pensé ?
— À maman. Je me suis demandé si elle au moins serait fière de moi…
— Elle le serait. Ta mère était une personne hors du commun. Elle aurait admiré sa fille qui devenait une femme comme elle.
— Mais elle n'agissait pas comme un Assassin ! répliqua Aila avec vivacité.
— Si. Quand ton père l'a sauvée, elle a tué un homme qui avait échappé à notre vigilance et qui menaçait Mélinda. Au château, tout le monde l'ignora et cela demeura notre secret.
— Et tu l'as su parce que tu étais là-bas, c'est ça ?
— Oui.
— Et vous êtes deux à vous être épris de la même femme ?
Bonneau fixa sa nièce, étonné de sa perspicacité.
— Oui, elle l'a vu en premier. Mille fois, j'ai imaginé que, posant son regard en premier sur moi, elle serait tombée amoureuse de l'homme que j'étais…
Il soupira avant de continuer :
— … mais ce n'était qu'un rêve. Ils étaient faits l'un pour l'autre…
— … et la raison pour laquelle tu ne t'es jamais marié ? et que tu m'as recueillie ?
Elle leva vers lui ses grands yeux noirs, dévorés par le désir de savoir.
— Oui, oui et non… Au début, je me suis occupée de toi pour lui faire plaisir, mais plus après. Ce fut un choix que je n'ai jamais regretté. Tu es l'enfant que je n'aurai jamais et tu es sa fille, le petit plus qui compte énormément… Et tu es, Aila, une personne extraordinaire. Alors, où as-tu appris à tirer à l'arc ?
— Aubin… Dame Mélinda et lui me l'ont offert comme cadeau pour un de mes anniversaires, un petit secret entre nous…
— Et pour le kenda ? Je suppose que me regarder et t'entraîner avec discrétion a suffi.
— Je t'observe depuis que je suis petite alors, dans ces conditions, t'imiter m'a paru un jeu d'enfant…
— Et risquer ta vie ? Tu as appris cela où ?
— Que veux-tu mon oncle ? rétorqua-t-elle d'une voix acerbe. Quand tu es la fille d'un homme qui ne t'a jamais reconnue, que trop de gens te considèrent comme un rebut parce que le grand héros possède sûrement des raisons d'agir ainsi, que tu es certaine d'être la combattante qu'il recherche et que, malgré ceci, jamais il ne posera le moindre regard sur toi…
Sa voix se cassa. Des larmes se mirent à couler sur ses joues. Bonneau se leva pour se détourner et la laisser à son chagrin, mais, au dernier moment, il se ravisa :
— Ton père n'est qu'un homme. Et ce n'est que ton père… Près de toi, beaucoup de personnes t'ont entourée, aimée et ont donné énormément à une fille qui n'était pas la leur. Ils ne méritent pas ton dédain, juste ton estime. Tu as le devoir d'être à la hauteur de leur dévouement !
Il entendit un sanglot léger, puis, tournant les talons, il ajouta, avant de disparaître dans l'obscurité :
— Tuer pour la première fois n'est pas si facile, prends ton temps pour le digérer… Nous commencerons à te faire travailler dès notre retour.
Rentré au château, son oncle ne lui parla plus jamais de ce qui s'était passé. Il entreprit son entraînement devenu intensif, corrigeant ses défauts, perfectionnant sa perception, son acuité, son niveau d'analyse et complétant par tout ce qu'il pouvait lui apprendre…

◎ ◎ ◎

À partir de ce jour, la vie d'Aila s'accélérera. Rythmée par le son des cloches qui carillonnaient toutes les deux heures, de six heures du matin à vingt-deux heures, la jeune fille répétait les mêmes activités auxquelles s'ajoutaient les exercices particuliers que Bonneau lui recommandait, chaque soir. De plus en plus souvent, elle partait en mission avec lui et, quelquefois, ils rencontraient des bandits ou des ennemis. Les tuer n'était pas toujours nécessaire, mais, quand elle le devait, elle les abattait sans hésitation. Elle passait également du temps avec Mélinda et ses filles à parcourir les villages voisins pour donner du pain et de l'attention. Cependant, elle y consentait à contrecœur, sans bien comprendre pourquoi… Aila s'était spécialisée dans les soins grâce à sa connaissance des chevaux et des plantes. Elle continuait aussi ses séances avec Hamelin et découvrait de nouveaux livres, des histoires insolites, surtout celles des fées qu'Hamelin, à sa grande surprise, vénérerait. Elle, qui lisait et comptait sans problèmes, ne voyait vraiment pas pourquoi Hamelin insistait tant pour qu'elle ingurgitât sa bibliothèque entière. Enfin, pas tout à fait, il y avait ce coin particulier où le mage n'allait jamais chercher le moindre ouvrage, assurément ceux qui traitaient de la Magie des Fées… Docile, elle attendait que son heure fût venue de découvrir ces œuvres interdites, mais comme, selon elle, les fées n'existaient pas et leur magie non plus, elle ne ressentait aucune impatience. Elle aimait ce moment de paix et de solitude où elle approfondissait ses connaissances sur les plantes et pénétrait dans les légendes de tous les pays. Jamais elle n'aurait osé l'avouer, mais l'histoire du Prince Noir et de La Dame Blanche l'émouvait singulièrement, comme celle des amoureux pris au piège dans un cercueil de cristal pour l'éternité au fond d'un lac lointain. Jusqu'à présent, elle n'avait jamais rêvé d'un chevalier dont elle pût devenir la dame, mais, depuis quelque temps, cela arrivait… Malheureusement, les seuls garçons — son frère et le personnel du château — qui l'approchaient ne risquaient pas de créer de battements de cœur incontrôlés. Les autres, voués corps et âme à Barou, n'auraient même pas daigné porter un œil sur elle. Ah ! si, sauf un ! ce gamin qu'elle avait croisé pendant une année avant qu'il ne disparût définitivement de son chemin. À chaque rencontre, il la saluait en souriant, de toute évidence pour s'amuser à ses dépens. À cela aussi, elle avait survécu. En revanche, se révélait plus ardu de résister à la dernière lubie de Mélinda, qui, voyant la jeune demoiselle poindre sous la combattante, avait décrété de modifier sa garde-robe pour le moins masculine. La châtelaine lui offrit jupes et corsages, et, pour son quinzième anniversaire, une magnifique robe comme celle de ses filles. Évidemment, ce nouvel accoutrement ne se montrait guère pratique pour chevaucher. Alors, pour ne froisser personne, Aila se résolut à couper ses jupes par le milieu, devant et derrière, puis à les recoudre par le centre pour former comme un large pantalon : aspect jupe au repos et avantage d'un pantalon pour tout le reste ! Quand Mélinda découvrit la supercherie, Aila craignit un instant sa réaction, mais, égale à elle-même, la châtelaine posa sur elle ce regard toujours plein de gentillesse et de bienveillance, ajoutant, d'un air coquin… : — As-tu fait subir le même sort à la robe de bal que je t'ai offerte ?
Aila rougit jusqu'aux oreilles.
— Oh ! non, dame Mélinda, je n'aurais jamais osé…
— Dis-moi, est-ce que cette tenue est confortable ?
— Oh ! oui ! C'est vraiment pratique pour monter à cheval.
— Alors, je devrais peut-être essayer !
Derrière elle, Amandine, Blandine et Estelle, les demoiselles du château, pouffaient discrètement, en lançant un regard complice à Aila.
Et ce fut fait. Mélinda et ses filles utilisèrent des « jupes Aila » pour toutes les activités en extérieur. Leur entourage s'en amusa et cette légèreté répandit un bienfait dans le cœur de tous, surtout quand cette nouvelle mode dépassa même les limites d'Antan !

◎ ◎ ◎

Le pays allait de mal en pis. La fréquence des querelles entre les comtés augmentait de manière significative, comme si chacun attendait juste que son voisin tournât le dos pour le trahir et le poignarder. À nouveau, les Hagans se manifestaient aux frontières, conscients de la fragilité du royaume, profitant de la faiblesse des uns et de la perversité des autres. Comme une ombre malfaisante, l'insécurité régnait partout, tandis que se profilaient déjà de grands malheurs qui ne sauraient être conjurés. Elieu partait souvent, accompagné d'hommes fiables, pour essayer de sauver ce qui pouvait l'être, mais les habitants du château s'inquiétaient à juste titre. Un soir, une nouvelle les plongea tous dans une profonde affliction : un Assassin avait voulu tuer le souverain Sérain d'Avotour. Tragiquement, si le roi survécut, ce furent sa femme et sa dernière-née qui moururent dans ses bras, à sa place. Un deuil d'une semaine fut décrété dans le comté d'Antan. Mélinda semblait encore plus touchée que les autres et son expression bouleversée n'avait pas échappé à Aila, qui, profitant d'un instant de liberté, alla toquer à sa porte. Un long moment s'écoula avant qu'une voix l'invitât à entrer. Elle poussa le battant timidement et perçut tous les efforts que la châtelaine déployait pour lui offrir une apparence normale.
— Que désires-tu, Aila ?
La jeune fille se sentit toute bête. Mais quelle mauvaise fée l'avait donc amenée ici ?
— Je venais voir si je pouvais vous aider en quoi que ce soit, vous semblez si malheureuse…
Le visage de Mélinda se décomposa d'un seul coup et ses yeux se remplirent de larmes. L'instant d'après, ces dernières se mirent à couler sans retenue le long de ses joues. Aila s'approcha et, d'un geste tendre, entoura la châtelaine de ses bras, restant silencieuse comme elle savait si bien le faire, petite fille. Mélinda sanglota sans bruit, puis elle se reprit et serra avec vigueur Aila contre elle avant de s'en écarter, lui tenant les mains.
— Que j'aimerais qu'Efée soit encore là, soupira-t-elle, elle me manque tant… Elle était mon amie depuis l'enfance et nous avons tellement partagé. Alors, quand tu es entrée, l'espace d'un instant, j'ai cru que c'était elle. Tu es tout son portrait, juste un peu plus élancée, peut-être : ton intonation, tes yeux et tes cheveux noirs, cette démarche énergique inimitable, cette façon que tu as de fixer les gens comme si tu voyais à travers eux tout ce qu'ils sont incapables d'observer eux-mêmes. Il existe tant d'elle en toi… C'était une femme exceptionnelle et tu ne te doutes même pas, ni Barou d'ailleurs, à quel point. Tu es redoutable, Aila, et elle serait si fière de toi.
Jamais Mélinda ne lui avait parlé de sa mère avec autant de passion. La jeune fille connaissait leur amitié, mais elle pressentait autre chose qu'apparemment Barou ignorait également… La châtelaine continua son histoire :
— Tu t'interroges sur la cause de mon immense chagrin. La reine qui est morte était ma sœur et la petite fille, ma nièce.
Aila ouvrit les yeux, réussissant de justesse à retenir un cri de stupéfaction. Elle laissa Mélinda poursuivre :
— À part sire Elieu, tous ignorent que je suis issue de la famille royale et, surtout, personne ne doit l'apprendre. J'ai quitté la cour d'Avotour il y a bien longtemps et je ne veux en aucun cas y remettre les pieds ! Chez moi, c'est ici, en Antan…
Mélinda ne regardait plus Aila ; elle parlait comme pour elle-même, fixant le ciel à travers la fenêtre.
— Efée était ma garde du corps et elle se battait comme un chat sauvage, avec grâce et énergie…
Mélinda se tourna vers elle, guettant la réaction de la jeune fille. Aila sentit son cœur s'emballer : sa mère, une combattante ! Le sol se déroba sous ses pieds.
— Assieds-toi, Aila.
La châtelaine lui désigna un fauteuil voisin du sien. La jeune fille s'y laissa choir plus qu'elle s'y assit, saisit sa tête entre ses mains, essayant de reprendre ses esprits. L'émotion la submergeait. Sa mère, qu'elle avait toujours imaginée comme une femme douce et féminine, frêle et fragile, tout l'opposé d'elle, était en fait une guerrière ! Mais pourquoi personne ne le lui avait-il dit avant ? Et elle ressemblait à sa mère ! Cette découverte la bouleversait… Aila, rejetée par son père, avait recherché désespérément un héritage familial. Et tout d'un coup, de la façon la plus inattendue qui fût, elle le recevait, hésitant entre l'incrédulité et l'envie de sauter au plafond ! Elle ressemblait à sa mère ! Elle en était sa digne fille ! Enfin, elle discernait, pour la première fois de sa vie, ce sentiment d'exister vraiment, de devenir une personne à part entière, de s'identifier à quelqu'un, d'être rattachée à une famille… Jamais elle n'avait ressenti cela avec autant d'intensité. Levant la tête vers Mélinda, elle articula avec peine :
— Pourquoi aujourd'hui ?
Mélinda l'observa avec gravité.
— Parce que la fragilité de notre monde croît et que, bientôt, nous devrons compter sur des femmes comme toi. Parce que j'entends tenir jusqu'au bout les promesses faites à ta mère, quoi qu'il m'en coûte, et que te dire toute la vérité en fait partie, même si ce n'est qu'une première étape…
— Comment se fait-il que lui ne le sache pas ? demanda Aila qui pensait à Barou.
— À cause d'un amour infini… Jamais ta mère n'aurait pris le risque de blesser son époux qu'elle aimait profondément en s'affichant comme son égale ou presque. C'était lui son héros, elle était devenue la femme du héros par amour. Ce fut son choix, mais j'ai manifesté mon désaccord avec elle ; plusieurs fois, nous nous sommes disputées à ce sujet. J'acceptais mal de la voir s'effacer derrière un homme, même si celui-ci était Barou. Puis j'ai fini par respecter sa décision. Elle voulait vivre comme les autres épouses, être une mère et ne plus songer à ces combats qu'elle ne supportait plus…
— Comme Bonneau…, murmura Aila pour elle-même.
Mélinda l'entendit :
— Je me suis toujours demandé si Efée serait tombée amoureuse de Bonneau si c'était lui qu'elle avait aperçu en premier au lieu de Barou… Enfin, je crois que non, ce fut Barou parce que ce devait être lui…
Aila esquissa un sourire en écoutant ses propos. Bonneau s'était posé la même question devant elle et avait fini par donner la même réponse. Elle se racla la gorge :
— Dame Mélinda, pourquoi a-t-elle accepté qu'il m'ignore ? M'aimait-elle moins que lui ?
Les larmes, qu'elle avait réussi à retenir jusqu'à présent, lui brûlèrent les yeux. Mélinda soupira. De nouveau, elle se dirigea son regard vers la fenêtre comme si la vue du ciel l'attirait plus que tout, avant de se retourner vers Aila.
— Je me suis souvent posé la question avant qu'elle ne me donne la réponse… Notre amitié n'était pas exempte de heurts et il nous arrivait de nous opposer sur des sujets comme celui-là. Elle restait inflexible quand elle avait pris une décision… Je peux juste partager ceci avec toi, même si tu ne peux la comprendre aujourd'hui : un jour viendra où son amour pour toi dépassera celui qu'elle éprouvait pour son héros et, ce jour-là, ce sera le monde de Barou qui chancellera, plus le tien…
Le silence s'installa dans la pièce. Aila occupa son regard à détailler la chambre si dépouillée. Au centre trônait un lit tout simple, orné d'une grosse couette de plumes, bien chaude, aux couleurs passées. Le baldaquin avait disparu, elle s'en souvenait pourtant. De même, elle remarqua que d'autres éléments de décoration manquaient, dont la magnifique desserte en marqueterie qu'elle avait admirée tant de fois, étant petite… Elle ouvrit la bouche pour questionner Mélinda à ce propos, mais croiser son regard l'en dissuada. Elle décida de se retirer et salua la châtelaine.
— Aila ! Un dernier mot…
Elle se retourna et attendit. Mélinda reprit :
— Barou est un homme auquel je voue la plus grande estime. Il ne s'est jamais douté de ce que ta mère s'était imposé à elle-même, je voulais que tu le saches. Si son comportement reste incompréhensible envers toi, il n'en demeure pas moins un être cher à mon cœur et, si je dois un jour le blesser, seul le devoir me guidera et non la haine… Maintenant, tu peux retourner à tes occupations.
L'espace d'un instant, Aila scruta les yeux de la châtelaine avec attention, avant de sortir, refermant la porte sur ces énigmatiques paroles…

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Tome ➀ - Aila et la Magie des Fées fantasy Tome ➁ - La Tribu Libre favorites Tome ➂ - L'Oracle de Tennesse auteure Tome ➃ - La Dame Blanche top Tome ➄ - La Porte des Temps recommandation Tome ➅ - Une Vie, voire Deux recommandation Tome ➆ - Un Éternel Recommencement préféré Tome ➇ - L'Ultime Renoncement favorites ➀ à ➃ - La Première Époque recommandation ➄ à ➇ - La Deuxième Époque saga Tous les tomes de la saga de fantasy top La romancière Catherine Boullery français #fantasy fantasy


Extrait gratuit d'un des livres de la saga d'Aila offert par Catherine Boullery, auteure de fantasy (autres passages sur Amazon). Excellente lecture ;)

À présent, le châtelain était devenu calme comme un agneau, presque anéanti.
— Et grâce à vos facultés, vous m’avez catalogué comme un imbécile borné, colérique et je ne sais plus quoi…
— Certainement pas un imbécile ! Vous êtes surtout un seigneur intelligent, valeureux et compétent et, rien que pour ces raisons, je vous estime, même si, je dois être honnête avec vous, vous m’avez particulièrement semblé antipathique au premier abord. Depuis, j’ai changé d’avis. L’homme de valeur que vous êtes devra juste apprendre à tempérer ses excès.
— Mais mon comté ? À qui le confier ?
Il croisa le regard d’Aila et déglutit. Borné, il était borné… Depuis le temps que Julius le lui répétait.
— Naturellement à mon fils… Comment n’ai-je pas pu y penser plus tôt ?
Si Parcot semblait désorienté, Julius, rayonnant, affichait un large sourire. Il allait s’occuper du comté ! Décidément, ce soir, la vie lui souriait…
— Très bien, vous avez gagné. Je pars rejoindre Avotour et laisse à Julius la tâche de prendre soin de Partour. Je ne doute pas qu’il s’en acquittera à merveille.
Adrien se leva pour serrer la main du châtelain. Celui-ci, encore perdu, mit un peu de temps pour tendre la sienne en retour.
— Merci, sire Parcot. Je suis heureux du privilège que vous nous accordez de venir vous battre à nos côtés. Sire Julius, je vous propose de vous suivre dès maintenant pour rédiger ma plainte contre Artusi. Ainsi, vous pourrez le maintenir sans trop de difficulté dans sa geôle sombre et humide. Aila, allez vous reposer. Vous trouverez bien une servante pour vous montrer notre chambre. Je vous y rejoindrai dès que j’aurai terminé.

Sur le chemin qui les menait au bureau, Julius prit la parole, s’adressant à Adrien.
— J’adore dame Aila ! Depuis des années, je répète inlassablement les mêmes rengaines à mon père et elle, en un claquement de doigts, elle le fait changer du tout au tout ! Je ne croyais pas que ce soit possible…
— C’est une de ses grandes qualités. Elle transforme tous les gens qu’elle côtoie, d’un geste ou d’un mot, mais ceci ne s’accomplit pas toujours sans difficulté pour eux et, parfois, pour elle aussi…
— Et vous, qu’a-t-elle modifié en vous ?
— Voilà une question terriblement indiscrète ! Pour être franc, je ne saurais vous l’expliquer exactement, cela se fait par petites touches… Je ne peux pas vous en dire plus.
Adrien haussa les épaules. Qu’est-ce qu’Aila avait changé en lui ? Pour Hubert, le constat était simple, sa muraille de protection avait vacillé sous les assauts de la jeune fille et, même si son frère se refusait encore à le reconnaître, Adrien était certain qu’Aila avait touché son cœur en profondeur. Avelin, lui, avait trouvé une place où il se sentait bien ; il avait renoncé à jouer le fauteur de troubles, aux réflexions corrosives et aux actes provocateurs, elle avait pansé certaines des plaies ouvertes qui rongeaient son âme depuis trop de temps et il s’était apaisé. Mais lui ? Peut-être manquait-il de recul pour comprendre comment elle agissait sur lui…

Une fois le rapport terminé et Julius salué, il regagna sa chambre, guidé par un serviteur. Une petite bougie brillait sur sa table de chevet. Il se dévêtit, souffla la chandelle et s’allongea, rapidement perturbé par un bruit léger dont il ne trouvait pas la provenance. Tous ses sens en éveil, il s’efforçait d’en déterminer l’origine quand, curieux, il finit par rallumer la bougie et se relever. À l’oreille, il se dirigea vers Aila qui, à son grand étonnement, claquait des dents.
— Aila, que vous arrive-t-il ?
— Les voix, elles résonnent encore dans ma tête…
Elle gémit doucement.
— Mais je croyais qu’Amylis vous avait donné les moyens de vous y soustraire.
— C’est si dur et j’ai si froid…
Adrien passa sa main sur le front d’Aila qui était glacé.
— Poussez-vous un peu, je viens vous réchauffer.
Il l’aida quand il comprit que chacun de ses mouvements torturait son corps frigorifié. Il se colla à elle, rabattant les couvertures pour en être complètement recouverts et lui parla doucement jusqu’à ce qu’enfin il sentît son corps regagner quelques degrés et se détendre. Blottie contre lui, elle cessa finalement de trembler.
— C’est terminé, murmura Aila d’une voix vacillante. Ils ont abandonné leur tentative. Merci de m’avoir aidée.
— De rien. Je vous laisse dormir…
Il retrouva son lit et s’y allongea, songeur. La vie aux côtés d’Aila réservait toujours son lot de surprises. Que lui avait-elle dit déjà à ce sujet ? Qu’il finirait peut-être par s’en lasser… C’était surtout l’inquiétude qu’il lui arrivât quelque malheur qui le tenaillait. Il ressentait le besoin vital de la protéger de tout. C’était vraisemblablement cette préoccupation qui avait changé dans son existence, elle avait donné un sens à sa vie… Mais, sa garde du corps, nécessitait-elle vraiment la protection d’un prince ?

Après Partour, les deux voyageurs accélèrent à peine. Aila continuait ses petits prodiges à droite et à gauche. Dorénavant, à chaque halte, elle s’instituait ménestrel sur la place du village dans la journée ou le soir, dans l’auberge où ils passaient la nuit… Étrangement, sa réputation la précédait, car le bouche à oreille marchait merveilleusement bien. Partout, hommes et femmes laissaient tomber leurs activités pour venir l’écouter. D’un simple geste, un silence solennel s’abattait autour d’elle. À tous, elle répétait les mêmes mots, contant l’histoire d’Avotour et la menace qui planait sur leur pays. Elle emplissait leurs esprits d’images et de sons, les captivant tous. Elle ne cachait pas la réalité, elle étalait sous leurs yeux la vérité cruelle, mais elle leur donnait l’envie de croire et de se battre. Elle les exhortait à devenir les nouveaux messagers du roi, loyaux et volontaires, avant de les quitter sous une salve nourrie et enthousiaste d’applaudissements. Grâce à ce succès, souvent l’aubergiste leur offrait le repas et parfois la nuit dans une chambre sous comble. Chacun ignorait la présence d’un prince qui n’était qu’une silhouette invisible à ses côtés et vivait, sans protester ni se plaindre, dans l’ombre d’Aila. Tous les soirs, il appréciait la même histoire, ressentant la même fascination que le peuple d’Avotour et, chaque fois, il la redécouvrait comme s’il l’entendait pour la première fois. Il avait remarqué que, lorsqu’elle quittait la salle, son visage changeait du tout au tout et c’était elle qui devenait une ombre uniquement attirée par l’oubli que lui procurait le sommeil. L’inquiétude d’Adrien ne cessait de croître, mais il la gardait pour lui, certain qu’elle n’aurait pas voulu l’écouter…

Au lieu de mettre les six jours prévus pour gagner Niankor, le petit village où demeurait Nestor Aldebar, ils en mirent plus de dix… Cela ne leur donna que peu l’occasion de discuter ensemble, Aila s’enfermait chaque jour davantage dans un mutisme qu’elle n’abandonnait que pour enflammer les foules. Comme un malentendu après l’ébauche de complicité qui s’était tissée entre eux, une forme de pudeur avait dressé ses barrières et, s’il leur arrivait d’échanger encore des regards, ils ne savaient plus comment faire pour les mots. Chacun, de son côté, en était peiné, sans trouver le moyen d’y remédier…

À l’entrée de Niankor, ils se renseignèrent pour localiser la maison de Nestor. Aux complexes explications qu’ils reçurent, ils saisirent juste la direction pour ressortir du village, vers l’ouest, en se dirigeant vers les montagnes qui se profilaient au loin. Franchissant la limite de Niankor, ils avancèrent tranquillement cherchant dans le paysage ce qui pouvait ressembler à une demeure à demi enterrée sous la roche. Enfin, peut-être, ils n’étaient pas sûrs de ce qu’ils avaient compris… Aila projeta ses sens sans succès, la maison restait invisible pour son esprit. Ils s’apprêtaient à rebrousser chemin pour trouver un guide au village quand ils aperçurent un cavalier qui arrivait au trot dans leur direction. Ils l’attendirent, espérant qu’il saurait leur donner des indications détaillées. L’homme ralentit à leur niveau. De la poussière le recouvrait et, sur le flanc de son cheval, battaient deux gros ballots. Homme mince, de taille moyenne, aux traits anguleux et agréables, il afficha un grand sourire en les voyant.
— Prince Adrien ?
Surpris, Adrien hocha la tête.
— Je suis Nestor Aldebar. Vous vous promenez ou vous venez d’arriver ?
— Nous arrivons, répondit Adrien.
— Ouf… Je suis rassuré. À ma décharge, j’ai eu beaucoup de mal à dénicher une robe chamane. Les femmes sont déjà rares en tant que chamanes, alors leur robe, n’en parlons même pas ! Je vous raconterai tout à la maison. Et moi qui croyais vous trouver à m’attendre depuis plus d’une semaine ! Je vous avais laissé un mot pour vous inciter à la patience et à vous installer. Suivez-moi, parce que, je ne sais pas où vous alliez par là, mais pas chez moi, c’est certain !
Les deux voyageurs firent demi-tour et marchèrent sur les pas de Nestor qui se révéla un bavard impénitent. Il meubla ainsi le silence qui s’était établi entre le prince et la jeune fille.
— Et voilà, nous sommes arrivés ! s’écria-t-il.
Adrien et Aila se regardèrent brièvement. Mais où était donc la maison ? Devant eux, du haut de la falaise où ils faisaient halte, s’étalait à perte de vue un espace quasi désertique. Suivant Nestor et, après maints détours, ils discernèrent, dans un renforcement, un étroit sentier abrupt qui descendait. Parvenus en bas, les deux voyageurs ne distinguèrent toujours aucune habitation et ce ne fut qu’au détour d’un rocher plus gros que les autres, qui semblait enchâssé dans la masse de la paroi, qu’ils aperçurent la demeure encastrée sous la pierre. Ils comprenaient maintenant, sans étonnement, qu’aucune explication n’eût pu indiquer clairement le chemin pour gagner cet endroit… Aila arrêta Lumière, prenant le temps de promener ses yeux sur le site qu’elle trouvait magique. Sous les couleurs flamboyantes du soleil qui s’apprêtait à disparaître derrière la ligne d’horizon, les blocs de la falaise paraissaient s’embraser. C’était magnifique… Une pensée fugitive vers les fées lui traversa l’esprit, suivie d’une autre qui ressemblait plus à une certitude : son arrivée ici venait de changer sa vie de façon irréversible, sans savoir comment ni pourquoi. Quand tous ces bouleversements allaient-ils donc cesser ?
— Les écuries sont attenantes à mon habitation et sur sa gauche. Occupons-nous des chevaux, voulez-vous, proposa Nestor.
Elle apprécia l’idée et descendit de Lumière qu’elle flatta avec tendresse. Chacun des cavaliers prit le temps nécessaire pour soigner sa monture avant de se reposer. Bizarrement, Nestor resta silencieux jusqu’au retour à la maison où, là, le moulin à parole reprit son activité favorite : raconter sa vie ! Cela ne déplut pas à Aila qui se laissait bercer par le son de sa voix, sans écouter ce qu’il narrait :
— Comme vous le voyez, la demeure est petite et ma chambre encore plus. De ce fait, au-dessus de l’écurie, j’ai installé un dortoir. Vous y disposerez de plus de place et, comme elle communique avec les pièces d’habitation, mais pas les boxes, vous ne bénéficierez même pas des odeurs en prime… L’échelle est là. Il n’y pas d’ouverture sur l’extérieur, alors pensez à prendre deux chandelles avant d’y grimper.
Aila, son sac sur le dos, son kenda et la bougie dans une main et l’autre pour agripper les barreaux, commença son ascension avec prudence. Elle fut heureuse quand, parvenue en haut, elle put poser ses affaires, avant de prendre pied sur le plancher et de passer le rideau qui la séparait du dortoir. La pièce sentait le renfermé et contenait quatre lits sommaires : un châssis, une planche, de la paille et une couverture. Elle en choisit un et s’y assit, ressentant immédiatement la fatigue lui tomber dessus comme chaque soir depuis Partour. Elle se massait les tempes lorsqu’Adrien entra.
— J’ai pris ce lit, lui précisa-t-elle, mais je peux changer si vous le désirez.
— Non, c’est bien, je me contenterai de celui d’en face.
Voilà où ils en étaient réduits. Après s’être sentis si proches, ils n’échangeaient plus que des banalités… Quand leur relation avait-elle basculé ? Pas à Partour, mais après, quand elle était devenue un personnage public et lui un prince de l’ombre… Peut-être n’avait-il pas supporté d’être relégué au second plan ? À moins que la raison ne fût encore plus subtile… Elle ne le comprenait plus, elle savait juste qu’elle en souffrait, car elle appréciait beaucoup Adrien. Coûte que coûte, elle devait briser le mur qui les séparait. Ce soir, elle lui parlerait, mais pourquoi attendre ? Adrien s’était allongé, les yeux fermés. Elle resta un instant à le regarder avant de se décider. Elle s’assit sur le bord de son lit.
— Sire Adrien ?
Il ouvrit les yeux.
— Je voulais savoir si vous étiez fâché contre moi.
— Et pourquoi le serais-je ?
— Je l’ignore. Mais depuis notre escale au château de Partour, vous ne me parlez plus et j’ai la sensation que nous sommes devenus des étrangers l’un pour l’autre.
Adrien se redressa. Il regardait la jeune fille dans la lumière dansante de leurs chandelles.
— J’ai personnellement l’impression que c’est vous qui vous éloignez. Vous répondez à peine lorsque je vous adresse la parole. Vous semblez en permanence plongée dans un monde intérieur dont je n’ose même plus vous déranger. Je n’arrive plus à vous atteindre…
Les yeux d’Aila s’agrandissaient au fur et à mesure qu’Adrien parlait.
— C’est ainsi que vous me percevez. Vous pensez que c’est moi qui mets cette distance entre nous et pas vous. Oh ! dans ce cas, excusez-moi.
Elle se leva brusquement quand le prince la retint par la main et la força à se rasseoir.
— Je ne m’en rends pas compte, balbutia-t-elle, bouleversée.
— J’en suis persuadé. Je crois simplement que vous portez trop de choses, seule, sur vos épaules. Tous les soirs, vous vous effondrez de fatigue, vos traits se creusent. J’ai même remarqué que plus nous avancions et moins vous mangiez. Je m’en veux du fait de mon impuissance à vous soulager ou à vous aider…
Elle passa la main sur son visage comme pour vérifier ses propos.
— Comment faites-vous pour me supporter sans rien revendiquer ? Vous endurez mes retards, mes chemins de traverse, mes interventions publiques, vous ne protestez jamais…
— Que voudriez-vous que je dise ? Tout ce que vous accomplissez a un sens. Qu’importe si je ne le déchiffre pas ! Nous avons plein de jours de retard, quelle importance ? Nous arrivons et nous tombons nez à nez sur Nestor qui rentre. Si nous avions été diligents, nous aurions patienté de longues journées ici, dans l’hypothèse où nous aurions déniché cette maison par nous-mêmes ! Donc, tout le temps que vous avez pris devait l’être et, en plus, vous l’avez utilisé à bon escient… Que pourrais-je ajouter ?

— Mais si je me trompe un jour, vous me le direz ?
— Vous ne vous tromperez pas, je le sais. Et si jamais, pour une raison inimaginable, vous me sembliez dans l’erreur, je vous le signalerais.
Il l’attira vers lui et elle ne résista pas. Elle se blottit contre lui, heureuse d’avoir rétabli la paix avec le prince. Adrien ferma les yeux. Souvent, à son côté, il la sentait si solide qu’il en devenait insignifiant. En revanche, lors de moments comme celui-là, la vulnérabilité de la jeune fille lui donnait envie d’être fort pour deux…

Nestor les appela pour leur présenter le matériel qu’il avait réuni pour leur mission.
— Voici votre tenue, sire Adrien : pantalon et veste en peau, pull en laine, bottes, chèche et manteau ainsi que bonnet grand froid, dernier prix d’élégance, mais premier en efficacité. Manteau, bonnet et couverture sont transportés à l’arrière du cheval, avec une petite tente pour deux, très bien conçue. Je vous expliquerai comment la monter. Juste une remarque, les Hagans dorment nus la majeure partie du temps, sauf quand ils se sentent menacés, mais bon, vous ferez comme vous le voudrez. Pour la damoiselle, j’ai dû attendre le décès d’une chamane de mes amies, une très vieille dame à la jeunesse éternelle, enfin plus tout à fait, puisqu’elle a fini par s’éteindre… Mais avant, elle m’avait donné la permission de récupérer ses affaires pour vous. Seul détail, elle ne portait pas exactement une robe, mais c’est chamane quand même. Regardez : jupe à godets, chemise, gilet, bottes. À tout cela, ajoutez les mêmes manteau et bonnet extrêmement seyants que ceux de sire Adrien. Vous n’aurez pas de tente, mais une couverture. Une chance pour vous, les chamanes ne suivent aucune règle et vous pourrez dormir dans la tenue de votre choix. Je vous ai également préparé des vêtements d’été, enfin peut-être, que Marça, mon amie chamane, voulait absolument que j’emporte. Elle m’a affirmé que cela vous servirait : une jupe très courte avec une culotte intégrée, en cuir cette fois, et une brassière tout aussi légère et lacée sur le devant. Étant donné le froid de canard qui règne là-haut, j’ignore si vous aurez l’occasion de la revêtir, mais je vous la donne. Pour terminer, voici ses accessoires : une bague, des grelots, un collier qui ressemble beaucoup au vôtre d’ailleurs.
Aila posa sa main sur le pendentif qu’elle portait l’ébauche d’une fée. Elle avait devant ses yeux, sur la table, son frère jumeau ! Comment était-ce possible ?
— Et pour les chevaux ? Eustache nous a dit que vous nous aviez prévu des poneys hagans et je n’en ai pas vu à l’écurie, s’inquiéta Adrien.
— Tout à fait. Ne voulant pas les laisser seuls en mon absence, je les ai mis en pension chez un ami.
— Et vous vous occuperez bien des nôtres ? s’enquit Aila, le cœur lourd.
— Ne soyez pas anxieuse ! Les chevaux, c’est la passion de ma vie, alors partez sans crainte, je les choierai comme des invités de marque dans ma maison ! J’irai chercher les poneys demain à l’aube. Ce sont de bonnes bêtes robustes, prenez-en bien soin aussi. Vous disposerez de montures haganes des naseaux aux sabots, j’y ai veillé. Je vous ai préparé également de quoi vous sustenter pendant deux jours. Après, à vous de vous débrouiller, mes amis. Mais pour l’instant, avez-vous un petit creux ?
Les deux voyageurs acquiescèrent. La jeune fille se leva pour dresser la table, dénichant rapidement assiettes, gobelets et couverts, rangés dans l’unique buffet. Adrien offrit d’aller chercher de l’eau, mais devant l’itinéraire compliqué énoncé par Nestor, il renonça et se contenta de l’accompagner pour remplir leurs gourdes. Aila s’approcha de la cheminée dans laquelle ne brûlait aucun feu, ce qui lui manqua. Elle aurait donné n’importe quoi pour entendre les crépitements du bois dans les flammes comme quand elle vivait avec Bonneau. Et si seulement leur chaleur avait pu réchauffer le grand froid qui régnait à l’intérieur de son corps…

Le repas fut rapide, car Nestor, s’il était très bavard, grignotait comme un oiseau et leur servit des portions frugales. Cela tombait bien pour Aila qui avait perdu tout appétit. Adrien avait raison, elle mangeait de moins en moins… Par contre, le pauvre prince, habitué à un menu plus consistant, quitta la table un creux au ventre. Lorsque fut venu le moment de dormir, elle gravit l’échelle, suivi d’Adrien. Depuis le début du voyage, toujours avec la même délicatesse, il rejoignait la chambre plus tard, laissant un temps d’intimité à Aila. Cependant, ce soir-là, plongé dans ses pensées, il l’oublia. En un instant, il ôta ses habits, se coucha et se tourna vers le mur. Aila, qui avait monté les affaires de la chamane, s’installa sur le lit et les observait en détail. Elle eut la désagréable impression qu’elle allait se déguiser une nouvelle fois. Après tout, l’être en promise n’était pas si mal… Quoique, les vêtements et les accessoires chamans l’attiraient. Elle caressa avec douceur le cuir tanné et projeta son esprit vers celle qui les avait portés. L’image d’une vieille femme se forma, resplendissante de santé et de vie, pleine de bienveillance et d’amour à donner, qui lui sourit avant de s’effacer. Aila aurait voulu la retenir, mais elle était partie si vite qu’elle n’en avait pas eu le temps. De toute façon, y serait-elle parvenue ? Elle se déshabilla et passa lentement la tenue chamane qui semblait taillée pour elle, puis elle prit la bague, un anneau avec une pierre noire, qu’elle fit rouler dans sa main, et l’enfila avec respect à son doigt. Soudain, tout se brouilla autour d’elle. Il n’y eut plus de chambre, plus de murs, mais les parois rocheuses d’une grotte. Elle balaya du regard la pièce sombre à peine éclairée par une lumière diffuse dont l’origine lui échappait. Où était-elle ? Elle scruta l’endroit, indécise…
— Qui es-tu ? résonna une voix dans l’ombre.
— Je m’appelle Aila Grand.
— Que fais-tu dans la tenue de Marça ?
— Elle a rejoint le monde intérieur – mais comment savait-elle cela ? - et m’a offert ses vêtements et ses accessoires pour que je puisse les porter.
— Et sa bague aussi ?
— Sa bague également.
Une femme, toute simple, jaillit de l’obscurité, vêtue d’une robe chamane noire, ses cheveux noirs étaient nattés comme ceux d’Aila. Son visage sévère s’adoucit et elle s’avança vers la jeune fille pour lui donner une accolade avec bienveillance. Aila fut frappée par le vert de ses yeux qui brillaient comme en plein jour malgré la pénombre de la grotte.
— Bienvenue à toi, nouvelle chamane.
À l’image de ce qu’elle était, Aila ne put mentir.
— Je ne suis pas une chamane.
— Marça t’a légué ses vêtements et sa bague. Tu es donc devenue une chamane.
— Non, elle ignorait que c’était pour moi, elle ne me connaissait pas !
— Tu as raison, elle ne te connaissait pas, mais elle savait que ce serait pour toi et elle a choisi de s’éteindre pour te les laisser.
— Non ! s’écria Aila, désorientée.
— Pourquoi es-tu autant bouleversée ? Marça avait fait son temps parmi nous. Elle devait mourir, de toute façon, elle attendait juste le moment propice et tu as été celui-là. Je ne comprends pas ta réaction…
— J’ai l’impression d’anéantir tout ce que je touche, soupira Aila.
— Marça n’a pas été détruite. Elle a décidé que c’était un beau jour pour rejoindre le monde intérieur, c’est tout.
— Mais à cause de moi !
— Non, même pas… Cela faisait déjà quelques années qu’elle trouvait le temps long sur notre Terre. Cette très vieille femme aspirait à un repos bien mérité, mais elle attendait ta venue pour pouvoir enfin s’en aller en paix. Tu lui as offert ce qu’elle désirait, tu n’as aucune raison d’en être attristée…
— Je ne suis pas une chamane, insista Aila.
— Si, tu es une chamane et tu es même la première chamane guerrière de l’histoire hagane. Tu es Topéca.
— J’ai un nom de chamane ? Comment…
— Oui, et ses pouvoirs, coupa la femme.
— Et cela cohabite avec la magie des fées ?
— Ah ! c’était donc cette magie-là que je décelais en toi, si discrète que je n’arrivais pas à l’identifier. La magie des fées œuvre dans le domaine de la bonté. Le pouvoir des chamanes utilise la toute-puissance de ton esprit sur celui des hommes. Avec un peu de chance, tes différents pouvoirs ne devraient pas se manifester en même temps et cela devrait bien se passer. Maintenant, c’est la première fois que cela survient et je ne peux rien te garantir…
Aila soupira. Immanquablement, elle devait servir de terrain de jeu ou d’expérience pour des puissances supérieures dont elle ignorait tout. Cela devait les amuser, sinon pourquoi était-ce toujours sur elle que ce genre d’inconnues dégringolaient ?
— Et quel est le rôle d’une chamane ?
— Une simple chamane est un puits d’amour. Elle soigne, soulage, écoute, rassure un peu comme les fées. Mais tu n’es pas une simple chamane. Tu es la première chamane guerrière !
— Ah !… Et quelle est la différence avec une simple chamane ?
— Je n’en sais rien. Il n’y en a jamais eu avant. Ce sera à toi de créer ce qu’elle sera et ce que les traditions orales conteront jusqu’à la fin des temps…
— Et dire que je pensais pouvoir, pour une fois dans ma vie, passer inaperçue…
— Tu as mal choisi ton personnage.
— Je n’ai rien choisi du tout, sachez-le.
— Ah ! Alors, dis-toi que si quelqu’un décide pour toi, c’est qu’il a de bonnes raisons !
— Et je dois m’en contenter ?
— Allez, Topéca. Il est temps pour toi de retourner dans ta chambre. Tu es une chamane guerrière, la première ! Ne te trompe pas de voie ! Et n’oublie pas, tu es Topéca !

La voix de la femme résonnait encore dans la tête d’Aila quand le dortoir se reforma sous ses yeux. « Tu es Topéca ! Tu es la première chamane guerrière ! » Comme pour se convaincre, elle répéta tout bas :
— Je suis Topéca, je suis la première chamane guerrière.
Elle remarqua les autres affaires de Marça sur le lit et se déshabilla. Sur son corps nu, elle enfila la jupe courte culottée, puis la brassière qu’elle noua avec application. Ils étaient faits pour elle et s’ajustaient comme une deuxième peau. Dans le même temps, Aila devenait une autre, une chamane, la première chamane guerrière. Elle était Topéca ! Prenant son kenda, elle fixa à chaque extrémité les grelots, maîtrisant leur tintement pour ne pas réveiller Adrien. Enfin, elle dénoua la lanière de cuir autour de son cou et y ajouta le pendentif en bois sculpté, tellement similaire au sien, avant de la rattacher. Puis elle se changea de nouveau et décida de trier ses affaires. Elle rangea de côté ce qu’elle laisserait ici, comme son livre des fées et les vêtements qu’elle ne remettrait qu’à son retour. Elle les enfourna dans son sac à dos qu’elle abandonnait également pour la besace hagane. Elle hésita pour son arc, le cadeau d’Aubin et de dame Mélinda, avant de se résigner à le déposer aussi. Ensuite, elle s’occupa de ce qu’elle comptait prendre, sa ceinture à onguents, l’ouvrage d’Hamelin sur les plantes et fourra le tout dans la besace. Aila resta songeuse en regardant le présent de son ami qu’elle n’avait encore jamais ouvert depuis son départ d’Antan. Cependant, l’emporter la rassurait comme un ultime vestige de tout ce qu’elle allait quitter. Elle se répéta une dernière fois : « Je suis Topéca, je suis la première chamane guerrière », avant de souffler la flamme de sa bougie.

Les rêves d’Aila furent agités comme si le monde entier était venu lui parler. Toute la nuit s’étaient succédé des images et des phrases dont les souvenirs s’embrouillaient à son réveil. Seule la voix de la femme de la grotte ressassant la même phrase restait audible au milieu des bruits de fond : « Tu es Topéca, la première chamane guerrière. » Inlassablement martelée par ces mots, Aila se réveilla en sursaut, le cœur battant à toute vitesse. À la lumière de la chandelle, elle s’aperçut qu’Adrien avait déserté la chambre. Reprenant le contrôle de ses émotions, elle se força à calmer son rythme cardiaque avant de mettre un pied au sol. Par les fées, elle avait oublié quelque chose ! D’un mouvement rapide, elle fouilla dans une poche et en extirpa le poignard offert par Bonneau. Elle sourit à sa vue et le sortit de sa gaine, puis, d’un geste sûr, elle coupa une grande longueur de sa jupe sur chaque côté. Séparant les deux morceaux, elle dégagea sa jambe et y attacha le fourreau pour pouvoir lancer facilement son arme. Elle modifia plusieurs fois sa position pour qu’il fût exactement placé là où elle le désirait. Adrien remonta de la cuisine à ce moment-là :
— Bonjour, Aila ? Que faites-vous ?
— Bonjour, Adrien. J’ai cessé d’être Aila. Désormais, je suis Topéca et je suis la première chamane guerrière.
— Topéca ? Chamane guerrière ? Expliquez-vous ! Expliquez-moi !
— J’ai une nouvelle route à emprunter, c’est tout, il n’y a rien à expliquer. Il va falloir vous trouver un nom hagan. Que diriez-vous de Kazar ?
Interloqué, le jeune prince la dévisageait attentivement. Habillée des vêtements de Marça, Aila ne se ressemblait plus. D’ailleurs, était-ce bien encore à elle qu’il parlait ?
— Va pour Kazar. Cela ou autre chose me convient. Nestor nous a laissé un petit déjeuner léger à prendre le temps qu’il revienne avec les chevaux. Allez manger pendant que je finis de préparer mon sac hagan.
— Je n’ai pas faim.
Les traits d’Adrien se contractèrent. Aila ne l’avait jamais vu ainsi, mais elle était si loin.
— Je ne vous demande pas si vous avez faim, je vous ordonne de manger !
— Je suis Topéca et…
— Je sais…, mais en attendant, je suis encore votre prince ! Alors, à table !
— Non. Je n’ai plus besoin de me nourrir pour l’instant, alors ne me forcez pas.
Elle l’avait dit d’une voix très douce, mais très ferme. Le prince la fixa comme s’il la voyait pour la première fois, cherchant qui il avait en face de lui… Il secoua la tête, résigné à abandonner la partie. La mission serait probablement moins facile qu’il le pensait et il en éprouva une grande amertume.

Nestor revint rapidement avec deux poneys sellés, portant deux arcs courts utilisés par les tribus haganes. Il leur fournit également quelques remèdes contre les maux dus à l’altitude. Adrien avait suivi Nestor dans la cuisine pour écouter ses recommandations finales, tandis qu’Aila, le cœur dévasté, avait placé son visage dans l’encolure de Lumière. Sans être elle-même convaincue par ses propos, elle essayait d’expliquer à son cheval adoré pourquoi elle le laissait ici. Jamais de sa vie, elle ne s’était sentie aussi seule. Lumière symbolisait le dernier rempart qui retenait Aila en Topéca. La jeune fille regarda le poney noir qui l’attendait dans la cour… Quitter Lumière représentait encore un renoncement supplémentaire dans sa vie, mais il était sûrement de trop, car elle n’arrivait pas à l’accepter. De toute façon, que pouvait-il se passer de pire ? Adrien ne lui avait plus adressé la parole, ni jeté le moindre regard depuis leur confrontation au réveil. Il était purement et simplement fâché. Elle, pour sa part, s’était enfermée dans un silence sans fin, voilà qu’elle concurrençait Hubert… Elle souffrait déjà tellement de ne plus être Aila qu’elle ne voulait pas en plus perdre sa Lumière… Un moment, elle conçut l’idée d’utiliser les illusions créées par son esprit pour échanger les apparences des deux chevaux, mais elle ne désirait pas agir de façon aussi sournoise. Alors, elle se décida. Elle décrocha la bride de Lumière et approcha sa selle. En très peu de temps, elle harnacha sa jument au détriment du poney et attacha ses affaires dans les fontes. Non, non et non, elle partirait avec Lumière. Elle rajouta les sacoches haganes, son manteau et sa couverture à l’arrière. Elle installa son kenda dont les clochettes tintinnabulaient doucement, enroula son chèche autour de sa tête, puis sortit retrouver Adrien et Nestor, revenus dans la cour. Elle attrapa l’arc court sur ce qui aurait dû lui servir de monture et, comme un point d’orgue à la permutation qu’elle venait d’opérer, le fixa à sa selle. Pour terminer, elle tourna ses yeux vers les deux hommes, comme un nouveau défi.
— Je prends Lumière, se contenta-t-elle de déclarer, sans provocation.
Elle enfourcha son cheval, salua et remercia Nestor, puis partit au pas, attendant qu’Adrien la rejoignît. Elle entendit son poney qui remontait Lumière. Il lui décocha un regard noir, les mâchoires serrées, avant de lâcher :
— Jusqu’à présent, j’avais toujours imaginé qu’Hubert exagérait quand il parlait de vous. Je découvre maintenant qu’il avait sous-estimé la réalité.
Il talonna sa monture pour la devancer. Si elle avait été dans son état normal, elle aurait rattrapé le prince et lui aurait dit son fait. Seulement, aujourd’hui, plus rien n’avait d’importance que d’emmener Lumière. Qu’importait ce que pouvait croire Adrien ! Qu’importait ce que pouvait penser le monde entier ! Elle n’était plus personne et se contentait d’avancer parce que, quoi qu’il arrivât, elle avait une mission à réussir : sauver son pays.
Tandis que chaque pas les rapprochait du territoire hagan, les mêmes mots résonnaient encore et toujours dans la tête d’Aila : « Je suis Topéca, je suis la première chamane guerrière »…


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