Lecture gratuite : le prologue d'Aila et la Magie des Fées de Catherine Boullery
La saga d'Aila  fantasy


fantasy livre

Note : 4.6 / 5 avec 261  critiques recommandation

Le prologue d'Aila et la Magie des Fées en lecture gratuite

Toutes les histoires ne commencent pas de la même façon, sauf les contes de fées, alors…

Il était une fois le pays d'Avotour où il faisait bon vivre. Bordée à l'ouest par la montagne et bercée à l'est par la mer, cette contrée bénie reflétait un juste équilibre en toutes choses : le chaud et le froid, les plaines et les vallons, les prés et les forêts. La légende racontait que, pendant des siècles, les fées y avaient vécu en harmonie avec les hommes, et cette entente aurait pu durer pour l'éternité grâce au respect d'une seule et unique règle : l'amour entre une fée et un homme ne pouvait exister. Malheureusement, ce qui était défendu arriva : un regard suffit à deux êtres égarés pour s'aimer et transgresser l'interdit absolu. Fées, familles et amis cherchèrent à les séparer, mais sans aucun succès. Les amants connaissaient pourtant la fin terrible qui les attendait, le corps de l'un distillant un poison à l'autre, mais ils la préférèrent à une vie où ils ne seraient plus unis. Isolés, désavoués, ils finirent par s'enfuir, quittant leur pays pour un lieu lointain et perdu où, de leur amour illicite, naquirent des jumeaux. Conscients de leur condamnation par le mal qui les rongeait de l'intérieur et empirait chaque jour, alors, tant qu'ils le pouvaient encore, ils embrassèrent leurs descendants une dernière fois, les confièrent à la Terre, puis, main dans la main, avancèrent dans l'eau d'un lac noir pour y mourir ensemble. Ainsi s'acheva cet amour interdit. Mais se doutaient-ils qu'ils venaient de bouleverser l'avenir de façon irréversible ?

Les fées et les hommes d'Avotour, qui les recherchaient depuis leur fuite, ne retrouvèrent que leurs corps sans vie, au fond du lac, enlacés à tout jamais. D'une pensée, les fées cristallisèrent les deux amants en hommage à leur passion, en dépit de la folie dont elle était empreinte, pour que jamais un tel drame ne se reproduisît entre les deux peuples. Des bébés, personne ne trouva trace ; ce fut comme s'ils n'étaient jamais nés. Peut-être étaient-ils finalement morts du même mal que leurs parents…

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À la suite de ce triste événement, au pays d'Avotour, il fut conté qu'hommes et fées prirent une grave décision : elles continueraient à vivre près d'eux pour les protéger, mais deviendraient invisibles à leurs yeux, évitant ainsi toute nouvelle tentation. Il fut également dit qu'un jour les fées reviendraient parmi les hommes afin de sauver le monde quand elles auraient donné leur pouvoir en héritage à un être humain.

Et la vie poursuivit sa course, insensible à cette douloureuse séparation… En Avotour, les fées avaient disparu depuis trop longtemps et ses habitants avaient fini par oublier tout le bien qu'ils leur devaient. D'elles ne restèrent que des légendes infinies, de celles que les troubadours contaient dans les auberges ou sur les places publiques, dans le silence curieux et recueilli de la population. Ainsi, le temps effaça tout souvenir des mémoires et seuls quelques rares exaltés continuèrent à croire en leur existence. Comme le symbole d'une époque révolue, elles n'apparurent plus que dans la devise du royaume : « Pays des fées, Avotour fut, est et sera » et dans quelques expressions populaires.

Alors qu'un terrible danger étendait son ombre sur la Terre, sous la forme de mille tentacules d'une noirceur effarante, notre histoire commença : celle d'une jeune fille comme les autres, ou presque, mais que quelqu'un, quelque part, avait retenue pour un destin exceptionnel. La journée se terminait et Aila était assise sur une pierre. Elle était assez grande pour son âge et ses cheveux noirs, nattés en une longue tresse, tombaient dans son dos, tandis que des larmes bordaient ses yeux aux pupilles sombres. Du haut de ses seize ans, elle portait sur ses épaules un fardeau bien trop lourd pour une si jeune demoiselle. Comment avait-elle réussi l'exploit de naître en perdant tout ? Et comment pourrait-elle réparer le tort qui lui avait été causé ? Être la fille d'un des combattants les plus valeureux du royaume d'Avotour et ne pas exister à ses yeux constituaient sa triste réalité… Son père, Barou Grand, était un géant à la barbe rousse et au regard bleu, un homme aussi haut que large, animé par une force herculéenne. Vingt ans auparavant, un petit groupe de Hagans, barbares sanguinaires d'un pays frontalier prêts à les envahir, attaqua le carrosse qui transportait Mélinda, la châtelaine d'Antan — un comté d'Avotour — et sa dame de compagnie, Efée. Le hasard décida que Barou, qui passait par là juste entouré d'une poignée de compagnons, les avait secourues. À neuf contre vingt, ce colosse trucida à lui seul dix guerriers hagans sous les regards épouvantés, mais émerveillés de ces dames, alors qu'il ne voyait que les yeux noirs et brillants de l'une d'entre elles, une jeune femme brune au sourire enchanteur. Après les avoir mises en sécurité, il remporta les combats déterminants des dernières grandes batailles qui sauvèrent Avotour. Les hommes qui combattaient à ses côtés l'auraient suivi les yeux fermés, même dans la mort, tandis que sa valeur et son courage devenaient les plus beaux symboles du pays. L'histoire retint que l'amour porta le futur grand héros à vaincre les Hagans, qui se tenaient tranquilles depuis cette victoire. Il ne lui resta plus ensuite qu'à gagner le cœur de la demoiselle aux prunelles sombres.

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Honoré pour ses exploits par le roi et Avotour, il reçut en récompense un titre et un manoir qu'au lieu d'occuper il mit en fermage pour partir s'installer à Antan et courtiser Efée. Cette dernière ne tarda pas à succomber, avec grâce, à cette cour discrète et attachante, puis à l'épouser six mois plus tard avec la bénédiction des châtelains du comté, Elieu et Mélinda. Ils demeurèrent au château où Barou fut nommé maître d'armes, pour la plus grande fierté de tous ses habitants. Sa célébrité attira de jeunes seigneurs en quête de reconnaissance, amenant le héros à créer une école destinée à les former. Petit à petit, un immense terrain d'entraînement fut érigé à Antan, qui s'enrichit par la suite d'un manège, puis d'un champ de courses, afin de satisfaire tous les besoins. Comme quoi il fallait peu de choses pour que le bonheur devînt réalité… Quelle fille ne serait pas fière d'avoir un père comme celui-ci ?

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Aujourd'hui, sa vie semblait sans avenir à Aila. Et pourtant, tout aurait pu devenir tellement merveilleux : enfant désiré, enfin, en apparence, une mère dévouée et adorable, un père impatient de chérir son héritier qui fut, de fait, une héritière… Et là, tout bascula : à l'instant où il découvrit qu'elle n'était qu'une fille, Aila disparut de son existence comme si elle n'était jamais née. Sur le moment, Efée, fatiguée par l'accouchement, n'avait pas compris à quel point la cassure se révélait irrémédiable. Elle avait fait de son mieux, par la suite, pour entourer son enfant d'amour, espérant ainsi compenser l'attitude déconcertante de son mari. Autour d'elle, elle avait sollicité toutes les personnes qu'elle appréciait pour protéger sa fille, déniée par son père. Mélinda, la châtelaine d'Antan, la prit régulièrement avec ses enfants, comme un des siens. Hamelin, le mage du château, devint son précepteur. Lui qui ne s'intéressait à rien d'autre qu'à ses grimoires avait été séduit par ce bébé. Séduit était-il le terme approprié ? Interloqué ? Fasciné ? Toujours était-il que ce fut probablement la seule fois de sa vie où il vint tapoter avec douceur la tête d'un nouveau-né, le regard empreint d'une gravité soudaine. Et, surtout, il y eut Bonneau, son oncle, le frère de son père qui, jour après jour, prit sa petite nièce un peu plus à l'abri de son aile.

Efée, partagée entre deux amours, ne comprenait pas comment Barou pouvait se conduire en mari enflammé, tendre et prévenant, alors que, simultanément, il affichait une indifférence insoutenable dès qu'il s'agissait de sa fille. Tandis qu'elle se remettait péniblement de la naissance, elle percevait le déchirement que représentait pour son époux l'absence d'héritier mâle. Loumie, l'accoucheuse d'âmes, lui avait, avec la plus grande fermeté, déconseillé une autre grossesse, mais Efée y songeait pour rétablir l'équilibre qui avait disparu dans sa vie. Elle voulait une famille, une vraie, avec un père pour ses enfants. Que s'était-il donc passé dans la tête de cet homme, droit et honnête, pour en arriver à rejeter son unique fille ? Essayant une nouvelle fois d'en découvrir la raison, elle avait poussé suffisamment loin la discussion pour que Barou bloquât définitivement toute tentative d'en parler plus avant. Elle ne l'avait jamais vu dans cet état, animé d'une colère glaciale et tranchante, incontournable, insurmontable. Alors, une bonne année après la naissance d'Aila, malgré les réticences de son mari et l'opposition farouche de Loumie, elle tomba de nouveau enceinte, l'espoir vibrant au fond de son cœur de tout réparer en accouchant enfin d'un garçon.

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La vie quotidienne d'Efée s'était naturellement divisée en deux. Quand le soir venait, elle confiait sa fille à son oncle, tandis que, dans la journée, elle s'en occupait pendant que son époux assurait son rôle de maître d'armes. Il était son champion et excellait dans tous les types de combats. Aucune arme blanche ne recelait de secrets pour lui et il était un combattant à mains nues hors pair. Vénéré par ses élèves, respecté par ses pairs, ce héros n'attendait qu'un fils pour marcher dans ses traces. Efée le savait, elle lui donnerait ce garçon tant espéré ! Après, tout irait mieux. Au fur et à mesure que sa grossesse avançait, elle se sentait de plus en plus épuisée et Loumie, inquiète, lui rendait visite fréquemment pour évaluer son état. Quand la future mère ne réussit plus à se lever, Mélinda vint prendre de ses nouvelles chaque jour, récupérant Aila pour la ramener parmi ses enfants. Bonneau, lui aussi très présent, soulageait Efée : il emmenait la petite fille s'occuper des chevaux en la fixant sur son dos avec une pièce en cuir qu'il nouait sur sa poitrine. Cette façon de procéder fit sourire tous ceux qui le croisèrent, mais personne ne s'en moqua. Tous respectaient cet oncle qui se comportait mieux qu'un père.

Bonneau, frère de Barou, ne lui ressemblait pas. Certes grand, il n'avait rien d'un colosse. Il avait hérité d'une teinte de cheveux plus sombre que celle de son frère et d'une carrure plus modeste qui ne l'empêchait pas de l'égaler en force. Comme lui, il avait développé une agilité extraordinaire, doublée d'un impressionnant sens de l'équilibre. En sa compagnie, une des premières chutes d'Aila se termina dans un magnifique tas de fumier bien frais, au profond désespoir de l'oncle. Cependant, il se débrouilla tout seul pour la nettoyer des pieds à la tête et la rendit à sa mère propre comme un sequin neuf… Quand l'histoire, qui circula autour du château, revint aux oreilles d'Efée, elle commença par sourire avant d'éclater de rire. Elle eut l'intime conviction que sa solution de rechange était la bonne et que Bonneau deviendrait l'homme de la situation. Sa détermination à protéger Aila s'en trouva alors renforcée.

Quand arriva le moment de la naissance, Aila venait de fêter ses deux ans et demi. En digne futur père, Barou se précipita au chevet de sa femme et ne la quitta plus, malgré Loumie qui ne cessait de le houspiller. Par les fées, un homme n'avait rien à faire là ! Mais, bon gré, mal gré, elle fut bien obligée de tolérer sa présence, car il voulait rester à tout prix. Enfin, le fils tant attendu naquit et le couple savoura un bonheur inoubliable. Barou resplendissait et Efée sentit l'espoir renaître en elle avec l'arrivée de ce petit garçon. Pour sa part, Loumie se montrait plus taciturne que jamais. Cependant, comblés, les nouveaux parents ne prêtèrent aucune attention à son mutisme marqué.

En une seule nuit, Efée perdit toutes ses illusions ; la naissance d'Aubin n'avait rien changé à l'attitude dédaigneuse de Barou envers sa fille qui ne représentait pas plus aujourd'hui qu'hier, et elle en ressentit un désespoir profond. Elle adorait son mari, mais sa réaction créait une blessure insupportable dans son existence qu'il ne paraissait ni entendre, ni comprendre. Elle se sentait si fragile qu'elle décida que, dès maintenant, elle devait agir pour le bien d'Aila. Malgré sa faiblesse, elle écrivit plusieurs lettres, ses enfants à ses côtés, pour profiter de leur présence tant qu'elle le pouvait encore. Toute à son projet, elle reçut Mélinda, puis Bonneau et, enfin, Hamelin. Le déclin de ses forces ne l'empêcha pas de passer avec chacun beaucoup de temps à convaincre et planifier. Son élocution devenait difficile, sa respiration hachée, mais elle se devait d'achever sa démarche : l'avenir de sa fille était en jeu. Au désespoir de voir l'état de la dame de son cœur se dégrader chaque jour davantage, Barou désertait ses heures d'entraînement pour être à ses côtés. Personne n'aurait songé à lui en adresser le moindre reproche, tant leur amour était cité en exemple en Avotour. Pour éviter des croisements critiques, Efée avait chargé Loumie, si présente auprès d'elle, d'escamoter Aila avant chacune des arrivées de son père. Une paix apparente au sein du foyer fut ainsi préservée…

Efée augurait sa mort proche, c'était juste une question d'heures… Elle avait réalisé tout ce qu'elle pouvait pour Aila, mais son cœur n'en battait pas avec plus de légèreté pour autant, car elle abandonnerait son mari, ses enfants, dont sa fille qui avait tant besoin de sa tendresse. Comment Aila, qu'elle chérissait, arriverait-elle à grandir en force et en confiance malgré l'ombre de Barou ? Quand la vie ne tint plus qu'à un souffle dans sa poitrine, Efée jeta un dernier regard vers l'homme qu'elle avait aimé plus qu'elle-même, sa main posée sur la sienne, sourit à Aubin que Barou berçait dans ses bras, et pressa contre elle une poupée de chiffon, cachée sous les couvertures, symbole de l'amour qu'elle éprouvait pour sa fille. Soudain, sa lumière intérieure s'éteignit, plongeant le cœur de ceux qui l'estimaient dans de profondes ténèbres…

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Le château porta son deuil, tandis que la douleur terrassait ce géant de Barou, avec cruauté. Cependant, entouré par ses amis et serrant son fils contre lui, il décida de poursuivre sa route pour son enfant, dans la mémoire de sa merveilleuse femme.

Définitivement chassée de l'habitation familiale, Aila s'installa chez Bonneau, dans la maisonnette attenante aux écuries. Elle essayait de comprendre avec son cœur de petite fille de presque trois ans où était passée sa maman, pourquoi elle avait un frère avec lequel elle ne vivait pas et un père qui ne la regardait jamais. Comme elle ne trouva aucune réponse, elle se renferma sur elle-même et cessa de parler. Pourtant, son oncle se dévoua pour sa nièce, mettant tout en œuvre pour qu'elle se sentît chez elle. Dans son unique pièce, il lui aménagea une chambre, séparée de la partie commune grâce au paravent offert par Mélinda. Pour la meubler, il lui donna son lit et son armoire. Ensuite, après avoir percé un trou dans le plafond, il se créa un minuscule endroit dans les combles pour y dormir, accessible par une échelle. Chaque jour, il prenait soin d'elle comme s'il s'agissait de sa propre fille, la nourrissait, l'habillait, la sortait. Elle l'accompagnait lorsqu'il s'occupait des chevaux ou qu'il s'entraînait au kenda, un bâton de combat peu répandu comme arme au royaume d'Avotour. Il passait ainsi des heures le soir à répéter inlassablement des figures qu'il réalisait même en chevauchant, sous le regard attentif d'Aila qui ne se plaignait jamais. De fait, elle n'en perdait pas une miette, enfin, quand elle ne s'endormait pas à même le sol, vaincue par la fatigue. Il lui apprit à monter à cheval, à les dresser et à les soigner. Il lui enseigna les herbes, les mélanges, les massages et, sans un mot, elle retenait et reproduisait.

Hamelin, le mage, éprouva plus de difficultés pour s'habituer à donner des cours à une enfant qui demeurait silencieuse pendant l'apprentissage de la lecture. Cependant, quand elle levait ses grands yeux, aussi noirs que ceux de sa mère, où brillait cette immense lueur d'intelligence, il savait que son mutisme ne l'empêchait pas de comprendre. Alors, il continuait ses leçons comme si de rien n'était. Il vérifiait de temps à autre ce que signifiait son regard avant de poursuivre ou de recommencer. Elle apprit très vite à écrire et à calculer. Il lui donna des livres à lire pour une semaine qu'elle lui rapportait le lendemain ou le surlendemain. S'il fut plus que surpris de sa rapidité à déchiffrer et à acquérir tout concept, il en accepta l'idée et lui offrit son enseignement avec enthousiasme. Lui, que les enfants agaçaient passablement avec leurs intarissables bavardages et leur aptitude prononcée à ouvrir la bouche pour brasser de l'air, se trouvait plus qu'heureux de cette petite fille qui se taisait… Il décida de partager tout son savoir et entreprit de lui inculquer ses connaissances sur les plantes, l'anatomie, les langues des différents pays voisins, l'histoire, les sciences, les lois et tant d'autres notions et expériences qui le passionnaient. Impassible, elle le suivit dans les dédales de son érudition, même, lorsqu'emporté par un sujet, il sautait du coq à l'âne.

En dépit de son silence, Aila était acceptée de tous et aussi appréciée ; elle grandissait, serviable et agréable, malgré de rares sourires… Tout en le regrettant, chacun mettait son mutisme sur le compte de toutes les épreuves qu'elle avait traversées. Seuls les élèves de son père la rejetaient sans sourciller. Ils avaient choisi leur camp, celui de Barou et, si leur maître ne voulait pas d'elle, c'était qu'elle n'en valait pas la peine ! Il ne fallait pas qu'elle approchât la zone d'entraînement de trop près : elle y recevait railleries et quolibets auxquels elle ne pouvait répondre. Mais c'était plus fort qu'elle. Elle cherchait à entrevoir son père, ce héros, et à voir grandir Aubin qui ne quittait pas son géniteur d'une semelle. Il se comportait comme son ombre, mais en plus petit… Si son frère faisait de son mieux pour imiter Barou, Aila, rien qu'en le regardant, était persuadée qu'il n'en révélerait jamais le même talent. D'où tenait-elle cette certitude ? Elle l'ignorait, mais, pour elle, Aubin ne manifestait pas cette énergie rayonnante que dévoilait l'âme des grands…

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Extrait gratuit d'un des livres de la saga d'Aila offert par Catherine Boullery, auteure de fantasy (autres passages sur Amazon). Excellente lecture ;)

Aila s’observait dans le miroir. Elle avait fini par accepter ces images d’elle qui ne lui ressemblaient pas, tout en trouvant particulièrement déconcertant ce nouveau reflet qui s’offrait à ses yeux. Elle avait revêtu la robe de bal beige, recouverte de dentelles fines et brodée de perles. Serrée sous la poitrine, cette dernière s’évasait ensuite, prêtant à chacun de ses mouvements une fluidité éthérée. Élina avait dégagé l’ovale de son visage en rabattant les cheveux vers l’arrière d’où ils pouvaient flotter en toute liberté. Une perle, comme celle offerte par sa mère, pendait sur son front, accrochée par une chaîne. La promise jouait son rôle à la perfection. Un coup frappé lui indiqua que le prince venait la chercher pour le repas. Comme chaque fois que son regard se posait sur elle, il s’abstint de tout commentaire et, encore une fois, la déçut un peu plus…
— Les heures passent et je n’ai toujours rien découvert. Et de votre côté ? demanda Hubert.
— J’ai relevé de petits faits singuliers, mais qui méritent un approfondissement. Barnais parle de me montrer le clair de lune sur sa fontaine depuis notre arrivée, je vais l’accompagner ce soir et tenterai de le mettre en confiance.
— Bonne idée. Pour ma part, j’ai reçu plusieurs invitations pour des soirées entre hommes et j’hésite encore sur laquelle choisir… Venez, rejoignons nos hôtes.

Dans la cour, un interminable défilé de carrosses déversait quantité d’invités ! Sire Airin avait sorti le grand jeu et convié tous ses voisins. La réception débuta par la présentation officielle du couple, puis Aila et Hubert échangèrent des salutations courtoises avec une multitude d’inconnus.
Le repas fut animé et l’idée du bal qui devait lui succéder créait une ambiance chaleureuse et légère. Toutes les personnes présentes avaient revêtu leurs plus beaux atours et l’agitation atteignit son comble quand elles rejoignirent le salon. Sous la pression d’Aila qui refusait de danser, Hubert ouvrit le bal avec la sœur d’Airin avant de retourner s’installer aux côtés de sa promise, littéralement clouée à sa chaise.
— Barnais a les yeux rivés sur vous en permanence, lui chuchota-t-il.
— Je sais.
— Vous devez trouver un moyen de parler avec lui !
— Je le sais également, mais si je me lève, il va m’inviter à danser, gémit-elle.
— À présent, la musique accompagne les danseurs que vous surveillez depuis un bon moment, que diriez-vous d’essayer une nouvelle fois… ?
Elle lui jeta un regard suppliant :
— Non, c’est encore trop tôt…
— Comme vous le voudrez, soupira-t-il.
Mais la vie en avait décidé autrement, car Barnais se dirigeait vers eux. « Non ! non, pas maintenant… », pensa Aila, complètement tétanisée. Le fils d’Airin s’inclina :
— Dame Aila, vous observez les danseurs des yeux, sans participer à la fête et cela me brise le cœur. Accepteriez-vous de danser avec moi ? Naturellement, avec votre permission, sire Hubert…
Elle jeta un coup d’œil désespéré à Hubert qui la poussa d’un regard à y aller. Soupirant confusément, elle se résolut à tendre sa main à Barnais, la mort dans l’âme :
— Je ne sais pas danser…, lui précisa-t-elle, avec timidité non feinte.
— N’aimez-vous pas la musique que vous entendez ?
— Si beaucoup, mais je maîtrise mal les pas de danse.
— Ce n’est que cela ! Laissez-vous emporter dans mes bras et bercer par la mélodie… Plus rien d’autre au monde n’existera.
Et ce fut ce qu’elle fit, sa robe voltigeant autour d’elle. Elle ne pouvait plus s’arrêter… Barnais la guidait avec conviction et souplesse. Il n’y avait plus de pas, juste une harmonie qui résonnait en elle comme le plus grand des bonheurs. Elle rayonnait, la pièce tournait jusqu’à en disparaître. Entraînée et enivrée par son cavalier enchanteur, elle ne faisait plus qu’un avec lui, à tel point qu’elle perdit de vue qui ils étaient et où ils se trouvaient. Jamais elle ne s’était sentie aussi bien, entourée par les bras d’un homme qui la dévorait des yeux, en lui souriant. Elle se découvrait belle, attirante, une femme tout simplement, prête à tout pour vivre son rêve jusqu’à l’aube, et ne pensait plus à rien d’autre qu’au plaisir de danser avec lui, indifférente aux coups d’œil assombris d’Hubert ou à ceux de Rebecca qui, délaissée pour le compte, les fusillait du regard.
— Accepterez-vous ce soir de venir à la fontaine voir le clair de lune avec moi ? lui murmura-t-il.
— Pourquoi pas ?
— Allez m’attendre dans le jardin, je vous rejoins bientôt.
Aila flottait sur un petit nuage. Elle avait un peu chaud et se retrouver dans l’air frais de la soirée la fit légèrement frissonner. Elle avança doucement sur le chemin, s’éloignant de la fête et de la musique, heureuse d’écouter le silence après toute cette agitation. Elle entendit le pas de Barnais qui la rattrapait. Tandis qu’ils remontaient tranquillement l’allée, une main fébrile frôlait la sienne comme une caresse.

Il ne lui avait pas menti, le spectacle lui coupa littéralement le souffle. Sous le clair de lune, éclairée par une magnifique lumière, la fontaine immaculée se détachait sur les ombres du jardin comme une flamme blanche, presque aveuglante. Se plaçant à côté d’elle, il l’enlaça doucement, avec un naturel désarmant :
— Je vous avais bien dit que c’était merveilleux…
Posément, il approcha ses lèvres des siennes. Aila n’hésita pas, elle voulait désespérément ce baiser et en apprécia chaque seconde. Si tous les hommes embrassaient ainsi, peut-être avait-elle commis une erreur en commençant si tard… Le baiser fut langoureux et prolongé. Quand leurs lèvres se séparèrent, ce fut elle qui en rechercha un second. Seulement, au moment où elle sentit les mains expertes de Barnais qui remontaient de sa taille vers sa poitrine, elle les repoussa avec douceur et fermeté. Elle s’écarta gracieusement de lui, en riant :
— Cher Barnais, croyez-vous qu’un simple petit baiser peut m’asservir ? lança-t-elle d’un ton un tantinet moqueur.
— Non, un petit baiser dévoile juste la promesse de tout ce que je peux vous offrir d’autre…
Aila se fendit d’un sourire appréciateur :
— Mais vous connaissez déjà mon statut de promise, je ne suis plus une femme libre.
— Avez-vous accordé votre cœur à sire Hubert ?
— Non, pas encore, c’est un personnage si peu…
— … intéressant ? trancha Barnais.
— Votre futur roi ne serait-il pas un homme intéressant ?
— Si peu, affirma-t-il
— Si peu intéressant ou si peu votre roi ?
— Touché, se contenta-t-il de répondre, évasif. Une femme telle que vous mérite mieux qu’un pays qui s’écroule. Vous avez l’étoffe d’une reine aux pieds de laquelle je serais prêt à déposer un royaume !
Il s’agenouilla. Tant d’émotion brisait sa voix qu’Aila se sentait vibrer. Elle lui tendit sa main pour l’amener à se relever. Mais alors qu’il escomptait un nouveau baiser, elle se déroba.
— Vous avez raison, mon cher Barnais, j’ai l’étoffe d’une reine, même d’une grande reine et c’est pour cela que je vais épouser sire Hubert, pour être reine, mais…
Elle garda ses mots en suspens pour mieux accrocher le fils d’Airin.
— … mais si jamais vous avez mieux à me proposer avant mon mariage, vous savez où me trouver…
Elle se serra contre lui, laissant glisser ses mains le long de son buste, et murmura, la bouche près de son oreille :
— Mon petit baiser représentait juste un avant-goût de ce que j’ai à offrir…
Les lèvres d’Aila effleurèrent le cou de Barnais jusqu’à son oreille, puis elle se détourna et s’éloigna, un regret fugace au fond du cœur.
— Excellente fin de soirée, mon cher Barnais.

Remontant vers sa chambre en traversant le jardin, elle passa devant une fenêtre entrebâillée dont elle se rapprocha par curiosité, avant de reculer dans l’ombre et d’écouter, tentant d’identifier ceux qui parlaient. Elle grava leurs voix dans sa mémoire. Une porte s’ouvrit et elle reconnut sans surprise celle de Rebecca dont le premier geste fut de fermer les vantaux, coupant court à son espionnage. Elle attendit un instant, puis fila dans la chambre d’Hubert lui raconter tout ce qu’elle avait vu et entendu. Elle le trouva la mine renfrognée, s’énervant sur la boucle d’une sacoche.
— J’ai des nouvelles intéressantes, lui dit-elle. En premier, ce midi, j’ai observé qu’un groupe d’hommes, situés sur votre gauche, en bout de table, avaient une attitude très différente du reste des invités. Ils ont passé une partie du repas à vous jeter des coups d’œil malveillants, mais, étrangement, aussi vers Barnais. J’ignore qui ils sont, mais je peux vous les décrire.
— Pas la peine, je vois. L’un d’entre eux est Ardenais dont le château borde la frontière du royaume de Faraday. Il peut vraisemblablement alléguer des raisons de s’allier avec ce pays voisin s’il en retire un gain pécuniaire ou territorial. Il y a aussi Duclau, Bourdin et je ne connais pas le nom des autres. Il faudra essayer d’en découvrir plus.
— Je pense que je pourrai soutirer quelques informations à Barnais, il est tellement sûr de lui qu’il peut se faire manipuler, avec un peu de doigté…
— Et un peu de baisers, peut-être ?
Elle fronça les yeux, la moutarde lui montait au nez :
— Vous m’espionnez ! Félicitations ! Je ne savais pas les princes réduits à ces extrémités tout juste au service des médiocres ! Et puis qu’est-ce que cela peut vous faire ?
— Vous êtes ma promise et si les gens apprennent que vous vous laissez embrasser par Barnais, je vais être la risée d’Avotour !
— Ce n’est que cela qui vous gêne ! Pas de soucis ! Avant notre départ, tout le monde saura que vous m’avez répudiée et votre honneur demeurera sauf !
— Vous n’avez pas, non plus, à vous donner en spectacle !
— Ravivez donc vos souvenirs un peu brouillés. Vous vous apprêtiez à me vendre à lui pour soutirer quelques précieuses informations et voilà que, maintenant, vous devenez vert pour un simple baiser. Arrêtez, vous êtes ridicule !
— Je ne suis pas ridicule ! hurla-t-il, sans retenue.
— Alors, c’est que vous êtes stupide ! J’avais d’autres nouvelles à partager, mais, compte tenu de votre incapacité à les recevoir, je reviendrai quand vous aurez repris le contrôle de vos émotions !
— Et c’est à moi que vous dites cela ! Vous ne vous êtes pas vue, mollement alanguie entre ses bras !
— Voyeur ! Jaloux ! Ah ! c’est ça qui vous dérange ! Le fait que j’ai apprécié qu’il m’embrasse, mais cela ne vous regarde en rien ! Et s’il m’en fournit encore l’occasion, peut-être que je recommencerai !
— Je vous l’interdis ! explosa-t-il.
— Je n’ai signé aucun engagement d’obéissance avec vous au cas où vous l’auriez oublié ! Je vous protège et vous sers fidèlement, mais pour le reste, même pas en rêve !
Elle lui jeta un dernier regard provocateur et sortit de la pièce, refermant soigneusement le verrou de séparation. Elle ne décolérait pas et fit les cent pas jusqu’à ce qu’enfin, la tension qui l’habitait s’apaisât… Calmée, elle se coucha, revoyant comme chaque soir la petite fée dorée au moment de sombrer.


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