Lecture gratuite : le chapitre 1 de L'Oracle de Tennesse de Catherine Boullery
La saga d'Aila  fantasy


fantasy Catherine Boullery

Note : 4.6 / 5 avec 261  critiques Catherine Boullery

Le Chapitre 1 de L'Oracle de Tennesse en lecture gratuite

Aila avançait sur la route vers Niankor, le cœur en miettes. De toutes les épreuves qu'elle avait été amenée à traverser jusqu'à présent, celle-ci était, de loin, la plus cruelle et certainement la plus injuste…

Alors que les souvenirs de sa nuit repassaient en boucle dans sa tête, tout son être se révoltait à la simple pensée d'être séparée de lui… Tant de chemin parcouru pour parvenir à aimer et être aimée auquel succédait le vide insondable de l'abandon…, sauf que c'était elle qui avait renoncé, et ce, de façon définitive parce qu'elle ne connaissait pas d'autres voies possibles. Et si, pour une fois, elle refusait le destin qui lui était imposé ! Et si elle envoyait promener cette existence emplie de contraintes qui brisaient sa résistance et sa vie ! Il lui suffirait de faire tourner bride à Lumière pour galoper vers Avotour et ainsi rejoindre l'homme qu'elle avait choisi, exactement comme son cœur le souhaitait. Aila fronça les sourcils. Mais pour combien de temps ? Jusqu'à ce que l'empereur Césarus les eût tous anéantis pour la simple raison qu'elle aurait refusé l'inexorable fatalité qui était la sienne… Comment pourrait-elle ignorer qu'elle condamnerait les nations à plier l'échine devant ce dictateur sanguinaire jusqu'à l'agonie, trois fois rien, en somme… Elle soupira de regret, elle aurait dû l'accepter depuis le début ; aimer lui serait impossible… Dans quelle mesure pouvait-elle lutter contre son inexorable destin ? Ou comment le moindre sentiment pourrait-il s'épanouir dans un pays réduit en esclavage, peuplé d'hommes et de femmes qui mourraient à chaque instant ? Certaines décisions résultaient d'une absence d'alternative et sa brève rébellion lui parut soudain ridicule, presque risible. Un dernier soupir, long et triste, puis elle se résigna à poursuivre sa route, cherchant désespérément à éteindre la voix intérieure qui lui criait de repartir vers lui… Tiraillée entre son désir intime et le choix devant lequel elle s'inclinait, elle éprouvait tout à la fois l'envie de hurler, de pleurer et de taper. Mais, renonçant à suivre son cœur, elle se contenta de fixer la voie qui se déroulait face à elle, terriblement seule et malheureuse, certaine, instinctivement, que jamais l'Oracle ne la laisserait rebrousser chemin… L'heure du déjeuner approchant, elle décida de s'arrêter à côté d'un champ pour permettre à Lumière de se reposer un peu. Elle n'avait pas faim et resta simplement assise sur une souche à regarder dans le vide, préférant l'absence de pensées conscientes à des sentiments trop violents et douloureux…

◎ ◎ ◎

Alors qu'Aila s'apprêtait à repartir, un bruit de sabot lui fit tourner la tête en direction d'Avotour. Un rêve fou l'envahit soudainement et son cœur bondit dans sa poitrine, mais la surprise se révéla à la hauteur de la désillusion. Niamie ! C'était Niamie… Il ne manquait plus que ça ! Elle ouvrit la bouche pour l'interpeller à propos de sa présence, mais la petite fille la devança et, d'un ton assuré, lui demanda :
— Pourquoi ne m'as-tu pas attendue ? Je t'avais dit que nous partirions ensemble.
Saisie par la teneur de ces propos, la jeune femme la fixa un instant avant de réagir.
— Niamie, tu dois retourner au château. Ta place n'est pas à mes côtés.
— Mais si, Aila ! Je viens sauver Amata avec toi ! Nous devons être toutes les deux pour y parvenir.
La combattante resta silencieuse, abasourdie, cherchant à assimiler le sens des mots prononcés, sans succès. Incertaine, elle hasarda :
— De quoi parles-tu ?
— L'Oracle de Tennesse, il m'a appelé aussi ! Souviens-toi, je te l'ai dit !
Ébranlée, Aila secoua la tête. Certaines phrases, incomprises sur le moment, lui revenaient effectivement en mémoire. Vaguement excédée, elle fixa sa jeune amie longuement avant de capituler. Après tout, si l'Oracle avait également invité une gamine pour partager sa vie aventureuse, très bien ! Mais il était juste temps de cesser de lui compliquer ses journées à tout bout de champ ! Après tout, son existence partait déjà en lambeaux, alors, finalement, un peu plus, un peu moins, quelle différence pour elle ?
— Bon, allons-y, concéda Aila d'un ton maussade.
La combattante enfourcha Lumière et reprit son voyage, enfermée dans un silence obstiné, suivie par une Niamie, pas le moins du monde perturbée par l'attitude revêche de la jeune femme.
Au milieu de la forêt clairsemée, la route défilait lentement, presque irréelle sous le regard d'Aila qui n'avait pas daigné ouvrir la bouche depuis des heures, murée dans une profonde résignation. Cette situation morose aurait persisté encore longtemps si une question dérangeante n'avait soudainement surgi dans son esprit. Elle se mordit les lèvres, persuadée de la réponse qu'elle allait obtenir en la posant à Niamie et, d'avance, profondément ennuyée par son contenu.
— Niamie, as-tu mangé depuis ce matin ?
Souriante, l'enfant secoua la tête et la culpabilité étreignit le cœur d'Aila. La combattante poursuivit :
— Nous parviendrons bientôt au prochain village. Nous nous installerons à l'auberge et je te promets qu'une fois dans la salle, tu pourras dévorer tout ce que tu veux. Le visage de la fillette s'éclaira un peu plus tandis qu'Aila l'observait avec attention, se demandant quelle force intérieure permettait à Niamie de résister à toutes les épreuves traversées depuis leur rencontre : la disparition de toute sa famille, la souffrance et le souvenir d'une mort presque inéluctable, une nouvelle vie si différente de la première et, aujourd'hui, un départ vers un monde inconnu… Rien ne semblait atteindre sa petite compagne. Alors que l'estomac de Niamie devait crier famine, celle-ci, le regard clair et serein, n'en paraissait nullement affectée. Peut-être était-ce en raison de cet optimisme inébranlable et de cette lumière si personnelle que l'Oracle avait choisi Niamie pour soulager le chagrin d'Aila.

◎ ◎ ◎

Malgré une allure plus rapide, une bonne heure de route s'écoula avant d'apercevoir le village en fin d'après-midi. Seule, Aila aurait sûrement avancé plus loin et dormi en forêt, mais la situation venait radicalement de changer, elle devait tenir compte de la fatigue de la fillette. Parvenir à l'unique auberge fut aisé et se débarrasser de leurs affaires dans leur chambre vite fait. Amusée, Aila remarqua que, comme elle, Niamie saisissait son kenda au moment de sortir de la pièce. Elle se demanda ce que Bonneau avait pu apprendre à sa petite élève le temps des quelques leçons dispensées à Avotour.
Installées dans la salle, les deux filles commandèrent un repas chaud. Alors que Niamie entamait avec entrain son assiette au fumet appétissant, Aila se contenta d'en remuer le contenu sans appétit et finalement d'en avaler une bouchée à contrecœur. Comme si son estomac contracté ne suffisait pas, un nouveau sentiment de malaise s'empara d'elle et, bientôt, des pensées étrangères et malveillantes s'infiltrèrent dans son esprit : elle courait un danger. Non, elles couraient un danger ! Quelle idée saugrenue que celle d'entraîner une gamine innocente dans sa vie périlleuse avait traversé ce maudit Oracle !
L'attitude d'Aila ne changea en rien sinon qu'elle se pencha vers Niamie et lui glissa à voix basse :
— Comment te débrouilles-tu au kenda ?
— Bonneau affirme que je deviendrai bientôt aussi bonne que toi, répondit la fillette avec un aplomb naturel qui arracha un sourire fugace à la combattante.
Probablement agile et rapide, Niamie ne disposait assurément pas du bénéfice de l'âge, ni même de celui de l'expérience… Le regard d'Aila parcourut la pièce autour d'elle d'un air nonchalant, sans parvenir à y détecter la source du danger. Ce dernier pourrait-il venir de l'extérieur ? Ses sens en éveil jusqu'à la fin du repas, elle guetta la moindre manifestation hostile et, pourtant, aucun événement ne se produisit. Malgré tout, son sentiment d'alerte persistait, preuve que la menace n'avait pas disparu. Qu'attendaient donc ces nouveaux ennemis pour attaquer ? Pendant ce temps, Niamie, insouciante, vidait tous les plats, se régalant visiblement, heureuse de pouvoir apaiser sa faim. Une fois rassasiée, elle leva ses yeux brillants de plaisir vers Aila.
— Que faisons-nous maintenant ?
— Nous allons retourner là-haut. Mais, d'abord, laisse-moi régler l'aubergiste.
Celui-ci l'accueillit avec bonhomie, discutant de choses et d'autres, de toute évidence inconscient des manigances qui se tramaient autour de son établissement.

◎ ◎ ◎

Parvenue dans leur chambre, en fermant les volets d'un geste lent, Aila jeta un rapide coup d'œil par la fenêtre dans la rue sombre et d'apparence tranquille, mais elle ne se fia pas à sa première impression ; elle se sentait surveillée sans pouvoir en localiser l'origine. En aucun cas, ceux qui l'attendaient ne la laisseraient fuir par ici. Cependant, d'autres ouvertures existaient dans l'auberge et l'une d'entre elles leur permettrait obligatoirement de s'échapper. Elle attira sa compagne d'infortune à ses côtés sur un lit.
— Niamie, si je ne désirais pas que tu m'accompagnes, ce n'est pas que je ne voulais pas de toi, mais parce que le danger croise mon chemin en permanence. Tu ne devrais pas avoir à risquer ta vie à cause de moi…
La fillette ouvrit de grands yeux, l'écoutant avec concentration, tout en mordillant son ongle. Aila poursuivit :
— Des hommes dont j'ignore encore tout m'attendent, animés de mauvaises intentions. Nous allons devoir quitter l'auberge discrètement et rejoindre les chevaux pour nous enfuir. Te sens-tu prête à m'obéir au doigt et à l'œil ?
Niamie opina.
— Alors, enfile ton sac, je m'occupe des sacoches et des kendas. Une idée commence à germer dans ma tête pour nous sortir de cette situation inconfortable. La combattante entrebâilla le battant qui donnait sur le couloir et vérifia que le lieu était déserté. Elle amena la petite fille à la suivre et, à pas de loup, elles longèrent le vestibule sombre et vétuste, attentives au moindre grincement des planches mal ajustées qui révélerait leur tentative de fuite. Rapidement, elles parvinrent à un escalier étroit qui montait vers les combles et s'y engagèrent. Une vingtaine de marches plus haut, une porte close leur barrait le chemin et, d'un geste de l'esprit, Aila la déverrouilla. Elle découvrit une minuscule pièce mansardée, encombrée d'objets hétéroclites et poussiéreux, exactement ce qu'elle cherchait : un endroit discret et à l'écart. S'approchant lentement de la lucarne aux carreaux sales, elle l'ouvrit légèrement et observa la configuration du lieu en contrebas ; à peine éclairée par la lumière d'une torche lointaine, l'arrière-cour de l'auberge servait de dépotoir, mais présentait le défaut majeur de se situer trois étages plus bas. Quitter cette chambre ne serait pas facile pour Niamie et Aila allait devoir faire preuve d'inventivité pour les sortir toutes les deux de ce mauvais pas. Elle réfléchit. Le petit appentis, bâti sur la droite, pourrait être utilisé comme point de chute, mais restait inaccessible pour une enfant. En revanche, si elle parvenait à amener Niamie jusqu'en bas par un autre moyen, il lui servirait d'étape pour la rejoindre. Cette solution apparut la plus simple à mettre en œuvre. Après avoir fouillé dans son sac, elle emmena la fillette près de la fenêtre pour lui expliquer son projet.
— Regarde, je vais t'attacher avec cette corde et, une fois assurée, tu pourras atteindre le bord du toit en contrebas. Ensuite, tu n'auras plus qu'à basculer, puis te laisser porter, c'est moi qui te descendrai jusqu'au sol. En bas, il te restera à te détacher. Est-ce que tu sauras rejoindre l'écurie et harnacher nos chevaux ?
L'air concentré, Niamie opina avant de préciser.
— J'aurai sûrement un peu de mal pour la bride de Lumière, mais je parviendrai bien à me hisser pour arriver à la hauteur de sa tête.
— Bien. Tu raccourciras ses étriers le plus possible et tu coinceras ses rênes pour éviter qu'elles s'accrochent sur un quelconque obstacle. Ce plan te convient-il ? La petite fille acquiesça avant de demander :
— Et après, je fais quoi des chevaux ?
— Niamie, écoute bien. Tu prends juste le tien et tu pars en laissant les portes entrouvertes. Lumière n'aura plus qu'à se glisser entre ces dernières quand, plus tard, je l'appellerai. Dès que tu as fini, tu me rejoins. As-tu bien tout compris ? Bon, tu es géniale. Maintenant, on passe à l'action !
Aila testa la longueur de la corde et estima qu'elle suffirait à mener Niamie en bas. Elle l'attacha avec soin autour de la fillette, enroulant le bout opposé derrière une poutre. Elle se cala pour éviter d'être entraînée par le poids de l'enfant.
— Allez, ma grande, vas-y.
Niamie enfourcha l'huisserie puis, après un dernier regard vers son amie, amorça lentement sa descente sur les tuiles, s'assurant à chaque pas de rester silencieuse. Cette discrétion tranquillisa un peu Aila qui redoutait cette équipée inhabituelle pour sa petite compagne. À intervalle régulier, la combattante laissait la corde filer, ses muscles bandés et le souffle retenu jusqu'au moment où la tension disparut à l'autre bout : Niamie avait touché terre. Sa pression intérieure enfin relâchée, la jeune femme se redressa et s'approcha de la fenêtre. Un instant plus tard, elle vit sa protégée courir vers les écuries, sans même un regard vers elle. « Une bonne chose de faite », songea Aila, rassurée. Remontant le filin, elle accrocha sacs, sacoches et kendas d'un côté et fixa solidement la seconde extrémité à une poutre. D'un geste ample, elle balança leurs affaires vers le bord du toit pentu, en espérant qu'emportées par leur poids, elles basculeraient dans le vide. Gagné ! À présent, elles n'avaient plus qu'à suivre le même chemin que Niamie, une fois détaché le nœud qui les retenait encore. Aila laissa rapidement filer le paquet jusqu'au sol. À son tour maintenant ! Un dernier coup d'œil en arrière, puis elle bondit sur la fenêtre avant de se retrouver en équilibre instable sur les tuiles glissantes. Avec précaution, elle s'approcha du bord et estima la hauteur qu'elle devrait franchir trop importante pour sauter directement. Donc, il ne lui restait plus qu'à gagner l'appentis accolé à l'auberge, divisant ainsi sa descente en deux étapes. Circonspecte, elle évalua la distance qui la séparait de son futur point d'arrivée, puis, enfin décidée, s'élança vers le faîtage en contrebas. Elle s'agrippa de justesse à son arête, malheureusement avec moins d'élégance que prévu, son souffle coupé par la rudesse du choc. Lors de l'impact, le crissement des tuiles résonna dans le silence ambiant tandis qu'elle guettait un mouvement des occupants de la maison, prête à intervenir. Rassurée par l'absence de réaction, elle dérapa progressivement vers le bord de la toiture, puis bascula son corps dans le vide, uniquement retenue par ses mains. Sans réfléchir plus, elle lâcha prise et atterrit avec un bruit sourd sur le sol poussiéreux. Elle ne perdit pas une seconde, ramassa leurs affaires pour les entraîner dans l'ombre d'un mur, puis détacha la corde qu'elle enroula et rangea, persuadée de l'arrivée imminente de Niamie. Le temps écoulé lui parut vite long et son inquiétude s'intensifia, elle songea même à partir vérifier où en était la petite fille avant de se forcer à attendre. Aila devait rester consciente que sa partenaire du moment ne comptait qu'une bonne dizaine d'années et qu'elle devait lui accorder sa confiance. Sa patience fut enfin récompensée quand Niamie apparut au coin du mur.
— Tu es formidable ! lui souffla Aila. À présent, est-ce que tu sauras rejoindre la place du village et prendre le chemin que je t'avais montré en arrivant ? — Oui, mais après, comment pourrai-je avancer dans le noir ?
Par les fées, Aila avait oublié ce détail. Après un instant d'hésitation, correspondant à la durée nécessaire pour choisir une orientation, elle conclut : — Ne t'inquiète pas, nous allons procéder autrement.
Aila enfila son sac tandis que Niamie faisait de même avec le sien et posa les sacoches sur le poney, puis, se fondant dans l'ombre, elles quittèrent l'auberge, puis le bourg, la combattante tirant la monture derrière elle.

◎ ◎ ◎

Plusieurs heures s'étaient écoulées depuis leur départ. Elles avançaient dans la forêt noyée par la nuit, au cœur du bruissement des ailes des oiseaux nocturnes et de leurs hululements si singuliers. Depuis longtemps, Aila avait déserté les sentiers battus pour emprunter des layons dont elle pressentait la direction. Sur son cheval, Niamie, éreintée de fatigue, ballottait de plus en plus et la jeune femme comprit qu'elle devrait s'arrêter bientôt. Elle aurait aimé les éloigner plus encore du danger, mais elle devait tenir compte de la présence de son amie. Sa couverture installée sur sol, elle attrapa la fillette qui dodelinait sur sa monture, la posa dessus et l'en enveloppa. Un dernier geste mental lui permit de se tranquilliser : leurs ennemis ne les rejoindraient pas avant un bon moment. Apaisée temporairement, elle se coucha à même le sol et s'endormit rapidement, trop épuisée pour réfléchir.

◎ ◎ ◎

Au petit matin, le chant vif des oiseaux dans la lueur naissante du soleil réveilla Aila en sursaut. Tous les souvenirs qu'elle avait réussi à tenir à l'écart de sa vie pendant la nuit revinrent en force hanter son cœur et son esprit. La douleur la fit suffoquer, puis reflua lentement. Toutefois, l'heure n'était pas venue de faire un point sur tout ce qu'elle éprouvait. Si le sentiment d'alerte s'était atténué, il n'avait pas disparu pour autant. Elle prépara toutes leurs affaires avant de réveiller Niamie. Une pensée pleine de compassion la traversa, une pensée pour cette demoiselle qui se retrouvait embarquée dans une histoire qui n'était pas la sienne et qui la malmenait… Aila se promit que, quoi qu'il arrivât, elle prendrait soin d'elle. Mais pourquoi entraîner une fillette dans ses aventures périlleuses, et pourquoi pas un nourrisson pendant qu'on y était ! Elle secoua la tête, fâchée par cette vie qui ne cessait de lui jouer des tours pendables. Elle ne s'estimait pas à la hauteur pour s'occuper de cette enfant malgré l'affection qu'elle lui portait… Elle caressa sa joue avec légèreté, l'appelant doucement pour l'éveiller.
— Aila, répondit Niamie en se frottant les yeux, sommes-nous encore en danger ?
— Oui, mais il est loin pour l'instant, c'est pour cette raison que nous devons lever le camp le plus vite possible.
— Où est Lumière ?
— Ne t'inquiète pas pour elle, je crois que, dorénavant, elle sait à chaque instant où je suis…
La combattante fronça les sourcils, mais d'où lui venait cette nouvelle certitude ? Qu'est-ce qui avait changé entre Lumière et elle depuis ce grand trou dans lequel Aila l'avait vue périr ? Toutefois, si au lieu de se poser toujours autant de questions, elle commençait par percevoir une ébauche d'explication, elle se sentirait soulagée. Aila devançait Niamie, tirant son poney parmi les arbres. Elle était retombée dans un silence attentif, guettant le moindre signe de danger.
— Aila ? Est-ce que tu m'en veux beaucoup de t'avoir suivie ? demanda Niamie d'une voix inquiète. Est-ce à cause de moi que tu as l'air si malheureuse ? La jeune femme se figea avant de se tourner vers sa compagne de route. Décidément, elle avait encore oublié qu'elle avait en face d'elle juste une petite fille…
— Non. Ma tristesse n'a rien à voir avec toi. Et, s'il n'existait pas de danger, je serais même heureuse que tu sois là.
Niamie hocha la tête avant d'ébaucher un sourire mutin.
— Et si je te fais un câlin, tu seras moins triste ?
— J'en suis persuadée, mais, pour l'instant, il faut me laisser un peu de temps avant d'en profiter pleinement.
Cette réponse parut rassurer la fillette dont le visage s'illumina. Elles repartirent côte à côte.

◎ ◎ ◎

Lumière arrivait, Aila le percevait. Elle savait aussi que, derrière sa jument, le danger se rapprochait également sous la forme de six hommes, tous déterminés, dont un, encore caché dans l'ombre, bien plus que les autres… Elle ne détectait que des bribes incompréhensibles de leurs pensées, mais suffisantes pour deviner qu'ils voulaient la tuer au plus vite. Pour l'instant, sa principale préoccupation consistait à mettre Niamie à l'abri et, pour y réussir, elle courait dans la forêt, entraînant la fillette dans son sillage, cherchant de tous ses vœux, un endroit qui la dissimulerait. Enfin, elle distingua une vieille bicoque à demi délabrée et l'atteignit sans prendre la peine d'effacer ses traces. Elle y installa Niamie et lui expliqua :
— Je ne dispose que de très peu de temps pour t'éloigner du danger. Tu dois rester ici et surtout ne pas te montrer. Les hommes qui nous suivent ne s'embarrasseront pas d'un témoin s'ils te découvrent. Est-ce que tu me comprends ?
Niamie hocha gravement la tête. Libérée de sa nouvelle responsabilité, Aila partit à vive allure, désireuse d'attirer le futur combat loin de la fillette. Elle lança un appel vers Lumière pour qu'elle la rattrapât, maintenant.

◎ ◎ ◎

Placée en plein milieu de la route, Aila attendait. Son esprit détecta ses adversaires qui empruntaient le chemin ouvert par Lumière. Elle entendit, avant qu'elle l'aperçût, son cheval sur le point de la rejoindre et, quand il déboucha, un instant lui suffit, courant à ses côtés, pour l'enfourcher d'un saut puissant. De quelques gestes sûrs et rapides, elle régla bride et étriers, puis s'unit à son kenda, atteignant cette fusion de plus en plus complète qui la rassurait tandis que sa signification profonde lui échappait encore. Tel un aigle, elle survola la route, tout en continuant son chemin sur la jument pour s'éloigner toujours plus de Niamie. Un moment plus tard, elle avait repris sa place au milieu de la voie, immobile, à l'écoute des sonorités d'une cavalcade qui s'amplifiaient. Dès qu'ils la virent, juchée sur son cheval noir, qui les attendait, ces poursuivants ralentirent avant de s'arrêter. Le face à face n'était pas encore engagé que la tension entre les belligérants devenait palpable et décuplait la volonté de ses ennemis de se débarrasser d'elle. La combattante, confiante, se contenta de les jauger du regard. Une immense colère envahit chaque parcelle de sa peau et palpita dans son esprit comme de multiples étincelles ardentes, mais, comme le temps de libérer cette énergie intérieure n'était pas venu, Aila la contrôla de son mieux. Soudain, l'un des cavaliers sortit de la route pour s'enfoncer en pleine forêt, copié immédiatement par un second, qui se dirigea du côté opposé. Malins, ils cherchaient à la prendre à revers. Le combat risquait d'être plus serré que prévu… Son mince avantage consistait dans le fait que, devant elle, ne restaient plus que quatre adversaires, et elle devait en tirer parti. Embrasé par une étincelle plus vive que les autres, son esprit s'enflamma. Elle lança Lumière au galop et se dressa sur la selle. D'un geste rapide et précis, elle fit tournoyer son kenda et le précipita violemment pour frapper un des hommes à la tête avant de le rappeler à elle. Son arme revint dans sa main tandis que le cavalier, estourbi, finissait de glisser à terre, laissant son cheval effrayé s'enfuir dans la forêt. Elle perçut un sursaut d'incompréhension, puis une vague inquiétude s'insinuer dans l'esprit de ses trois compères, encore incertains de l'interprétation à donner à cette attaque éclair. Leur hésitation vite refrénée, ils s'élancèrent à sa rencontre. La personne qui les avait embauchés pour l'assassiner n'avait sûrement pas daigné les informer des aptitudes inhabituelles de leur adversaire. Elle se rassit sur sa selle juste avant d'arriver devant eux et le combat s'engagea. L'affrontement terriblement violent lors des premiers échanges ne laissait place à aucun doute : ces hommes n'obéissaient qu'à un seul impératif, la supprimer. Ils étaient forts, entraînés et encore trois pour l'instant. De plus, leurs deux compères partis sur les côtés revenaient derrière elle afin de finaliser l'encerclement. Par les fées, comment allait-elle parvenir à se sortir de ce guêpier ?
Redoublant d'énergie, elle focalisa ses attaques rapides sur celui qu'elle pressentait le plus faible, finissant par l'abattre d'un coup implacable tout en se contentant de repousser ses deux compagnons. Soudainement, Lumière se dressa sur ses pattes arrière dans un hennissement presque sauvage, battant des sabots dans l'air, forçant ainsi leurs ennemis à reculer brièvement. Dès que la jument retomba sur le sol, Aila profita du trouble créé pour se glisser entre les hommes restants, empêchant ceux qui arrivaient derrière elle de boucler le cercle qu'elle redoutait. Il était temps ! Quelques pas suffirent à Lumière pour se retourner et faire face aux nouveaux adversaires qui se lançaient à la rescousse des deux premiers. Elle toisa le groupe qui lui barrait le chemin et cria aux combattants qui le constituaient :
— Que me voulez-vous ?
— Nous sommes payés par le roi de Faraday, ma jolie, cracha vertement l'un des cavaliers. Il désire se débarrasser de celle qui encombre sa route vers un pouvoir encore plus grand !
Aila fronça les sourcils. Mantin ? Non ! Constantin ! Quelle ironie ! Ces mercenaires venaient l'exécuter sur l'ordre d'un souverain qu'elle avait elle-même éliminé quelques semaines plus tôt !
— Constantin est mort et Mantin gouverne à sa place, vous ne le saviez pas ! se moqua-t-elle. Votre commanditaire ne vous paiera pas ce qu'il vous doit.
Un moment de flottement s'empara de la troupe à l'exception d'un tout jeune homme, un peu en retrait jusqu'alors, un de ceux qui avaient cherché à l'encercler, mais pas encore à l'affronter. Ce dernier jaillit sur le devant de la scène, perçant une brèche dans la ligne de ses adversaires.
— Vous mentez ! explosa-t-il.
— Non, je dis toujours la vérité. C'est moi qui ai tué cet ignoble porc ainsi que cette brute épaisse de Boupun.
À ces mots, le visage de l'individu se décomposa un instant, puis ses traits se durcirent, marqués par l'expression d'une haine farouche.
— Alors je vous détruirai pour ce que vous lui avez fait ! hurla-t-il.
Le cavalier chargea et Aila l'imita. D'un mouvement leste, elle s'accroupit sur sa selle, fonça droit sur lui, mais, soudainement, dévia la trajectoire de sa monture vers un adversaire situé à droite, à présent isolé par l'assaut du jeune homme. Cet effet de surprise fonctionna parfaitement. D'un bond, elle sauta sur le cheval de l'ennemi qu'elle venait de choisir, et, d'un geste sûr, lui broya la trachée avec son kenda, juste le temps nécessaire à Lumière pour revenir la chercher. Un bon coup de son bâton dans le visage du combattant voisin ralentit ce dernier dans son désir de la retenir. De nouveau sur sa monture, Aila fonça vers cet homme qui, ayant fait demi-tour, se retrouvait en face d'elle. Deux derrière, un devant, la situation n'était toujours pas brillante. Nouvel affrontement, autre ruse : faisant tournoyer son kenda, elle donna l'impression de galoper vers son plus jeune adversaire. Alors qu'elle semblait préparer une attaque frontale, elle lâcha son arme dans son dos et son bâton percuta violemment l'un de ses poursuivants. Trop stupéfait pour réagir, ce dernier s'écroula sur le côté, provoquant une hésitation perceptible chez son voisin. Le kenda revint prestement dans la main de la combattante, juste à temps pour contrer l'assaut du jeune homme, dont l'hostilité viscérale couvait dans ses yeux comme des lames rougeoyantes. Leurs chevaux tournèrent sur eux-mêmes sous le choc de l'affrontement ; Aila en profita pour s'esquiver et galoper plus loin sur le chemin. Plus que deux… Elle se retourna une nouvelle fois pour braver ses derniers adversaires. Indubitablement, elle commençait à fatiguer. Désireuse de renouveler ses forces, elle plongea à nouveau dans son arme, sans malheureusement y puiser l'énergie qu'elle espérait. Elle allait donc devoir se débrouiller seule… L'envie d'appeler les Esprits de la Terre s'empara d'elle, mais elle n'était plus ni chamane ni même en territoire hagan, et son cœur se serra de chagrin. Alors que le plus jeune de la bande chargeait, suivi avec retard par son dernier compagnon, un cri retentit derrière eux, brisant temporairement leur élan. La surprise totale n'octroya pas un délai suffisant à l'homme à la traîne pour réagir. S'il l'avait eu, en se retournant, il aurait vu fondre sur lui une ennemie inattendue, principalement par sa taille. Un coup efficace l'amena à plonger vers le sol, assommé. Un instant ébahie par la hardiesse de la petite fille et la précision de ses gestes, Aila se ressaisit et se concentra sur son ultime adversaire qui galopait de nouveau vers elle. D'un mouvement aérien, elle descendit de Lumière juste au moment où l'épée de son assaillant cherchait à faucher son bassin, puis elle remonta quelques pas plus tard d'un bond plein de légèreté. Se rapprochant de Niamie, elle vérifia d'un regard que l'homme jeté à terre ne présentait plus aucun danger. Décidément, ce petit bout de bonne femme cachait plein de surprises. Elle cria à sa protégée de se mettre à l'abri avant de se retourner, face à son dernier adversaire, arrêté un peu plus loin sur la route.
— Souvenez-vous de moi, Aila Grand ! Je m'appelle Morain de Faraday et, quel que soit l'endroit où vous irez, je vous retrouverai ! Vous m'avez privé de mon père et de mon héritage ! Je vous le ferai payer au centuple ! Et si, aujourd'hui, je repars, je reviendrai, soyez-en sûre ! Ne m'oubliez pas, parce que, quand vous serez enfin à ma merci, je vous tuerai !
Un charme insolent planait sur son visage, mais Aila ne perçut que l'infinie malveillance qui flambait dans les yeux de ce jeune homme et qui la troubla, car elle n'en comprenait pas l'origine. Pourtant, Constantin n'avait pas eu de descendance. À moins que ce fût un enfant illégitime monté plus haut que les autres et qui avait cru, plus que de raison, que le roi le choisirait comme héritier comme il l'aurait fait pour son fils légitime. Son ultime adversaire talonna son cheval et s'éloigna au grand galop. Elle laissa sa colère s'éteindre en elle et souffla un moment pour se détendre. Puis elle se tourna vers Niamie, lui jetant un regard noir.
— À nous deux, gronda Aila. Que fais-tu ici ?
— J'ai pensé que tu serais contente d'en avoir un de moins à affronter, hasarda l'enfant, peu rassurée par l'attitude sévère de la combattante…
Aila explosa :
— Penser ! Tu n'as pas à penser, tu dois juste obéir ! Quand je te donne un ordre, tu l'exécutes, un point c'est tout ! Ce n'est quand même pas une petite fille de dix ans qui va décider de ce qu'elle doit faire ou ne pas faire !
— Je ne suis plus une petite fille ! D'abord, j'ai bien plus de douze ans ! J'ai grandi depuis que nous nous sommes rencontrées, tu ne le vois donc pas ! répliqua Niamie, frondeuse. Son regard darda celui d'Aila, avant, finalement, avant qu'elle baissât les yeux, subitement contrite de sa soudaine rébellion.
Décontenancée, Aila ne sut plus comment elle devait réagir. Que feraient des parents dans un tel cas ? Elle l'ignorait. Niamie n'était pas son enfant, même si elle l'avait prise sous son aile, bon gré mal gré. Quelle voie aurait choisie Bonneau ? Il aurait pu lui expliquer comment orienter des élèves récalcitrants vers le bon chemin, car il avait sûrement eu fort à faire avec la nièce qu'elle était. Elle aurait dû savoir ce qu'il lui aurait dit. Il lui suffisait de fermer les yeux pour entendre sa voix… Se raclant la gorge, elle ajouta :
— Tu te bats très bien, beau geste, net et précis, mais j'ai repéré quelques petits défauts que nous allons corriger ensemble. À partir de maintenant, je prends ton entraînement en main.
— Merci, Aila, tu es merveilleuse ! s'écria Niamie en se jetant à son cou. Je t'aime aussi fort que ma maman !
Aila se sentit bouleversée par cette explosion d'affection dont elle était le centre. Cherchant à dominer son trouble intérieur, elle se ressaisit et ajouta :
— Mais plus jamais de désobéissance, Niamie, as-tu bien compris ? Je vais tester ce que tu vaux et, la prochaine fois, si je considère que tu es prête, je t'appellerai. Sinon, tu ne bouges pas !
Niamie hocha la tête, mais Aila décela, derrière son détachement apparent, un immense bonheur pétiller dans ses yeux clairs.

◎ ◎ ◎

Dès le premier village croisé, Aila acheta une couverture supplémentaire et un couteau et, quand la nuit tomba, les deux filles s'installèrent dans la forêt pour dormir. Niamie, très impressionnée, vint rapidement se réfugier contre la jeune femme, un peu effrayée par les bruits nocturnes avant, finalement, de s'assoupir, bercée par le hululement plaintif des chouettes. Au petit matin, Niamie se réveilla en pleine forme et Aila estima qu'un entraînement au kenda après le petit déjeuner les maintiendrait en forme toutes les deux. Les réactions purement instinctives que la fillette mettait en œuvre la stupéfiaient. Son corps se mouvait avec une souplesse féline et une puissance inhabituelle pour son âge. Elle se demanda si les capacités indéniables de son élève étaient les mêmes que celles que Bonneau avait détectées chez elle, enfant. Était-ce pour cette raison qu'il avait décidé de la former ? Techniquement, Niamie possédait une nette marge de progression, mais ce qui sidérait la jeune femme était l'aptitude de sa protégée à saisir la façon de combattre de son adversaire. Aila enchaîna des attaques variées et Niamie les contrecarra sans hésitation. Drôle de petite fille…
— Allez, à présent, à cheval ! Il ne faudrait pas trop rallonger le trajet pour Niankor.
— Alors, est-ce que tu crois que je deviendrai aussi bonne que toi ? demanda Niamie.
— Même meilleure ! Bonneau a raison, tu es excellente !
— Oh, c'est un monsieur tellement gentil ! Je voudrais bien le revoir ! dit Niamie, un soupçon de tristesse dans la voix.
« Moi aussi », pensa Aila qui se contenta de hocher la tête.
Les jours suivants s'écoulèrent tranquillement. Décidée à mettre de côté son chagrin pour s'occuper de sa compagne, Aila s'était adaptée du mieux qu'elle pouvait au rythme de Niamie, heureuse de constater que cette dernière résistait plutôt bien à leur vie déréglée. Elle profita du temps de trajet qui leur restait pour partager ses connaissances avec Niamie. Bientôt, la petite fille fut capable de monter le campement toute seule, d'identifier quelques plantes utiles pour soigner les plaies les plus courantes, de fabriquer des pièges simples, d'effacer des traces grossières ou d'en créer de nouvelles de toutes pièces.

◎ ◎ ◎

— J'aimerais bien apprendre à tirer à l'arc, lui annonça Niamie, un soir.
Aila blêmit. Son arc, celui offert par Aubin et dame Mélinda ! Mais où était-il donc ? Pas en Avotour, c'était certain et elle ne l'avait pas emporté en pays hagan, donc son ultime chance consistait à espérer qu'il fût resté chez Nestor… Par les fées, il devait y être rangé ! Elle serait bien trop triste de l'avoir égaré lors de ses multiples péripéties.
— Très bonne idée, Niamie. Je verrai ce que je peux faire. Mais, d'abord, nous devrons trouver un arc à ta taille.
Les yeux de Niamie s'agrandirent :
— Tu sais également tirer à l'arc ? Oh ! Aila, tu sais tout faire !
Aila lut dans son regard tant d'admiration qu'elle en ressentit une forme de gêne.
— Non, petite fille, je ne sais pas tout faire, mais, ce que je connais, je le fais bien…
— Aila, interpella doucement Niamie, j'ai plus de douze ans maintenant et je ne suis plus aussi petite que tu sembles le penser…
Pendant un instant, Aila resta interdite. Malgré la maturité de Niamie, son esprit ne conservait que l'image de la gamine fluette qu'elle avait sauvée au Pontet. Indubitablement, la combattante n'avait pas pris conscience des changements qui s'opéraient peu à peu chez sa protégée, réalisant soudain qu'à peine six ans les séparaient… Était-ce le principal défaut de tous les aînés, de ne pas voir grandir les plus petits ?
— Bien, j'ai compris. Dorénavant, je t'appellerai jeune fille !

Une bonne semaine de voyage supplémentaire fut nécessaire pour parvenir à Niankor. Plus elles s'approchaient de leur destination, plus Aila se sentait nerveuse. Tant de souvenirs demeuraient accrochés à ce lieu. C'était là qu'elle était devenue Topéca et là aussi qu'elle avait renoncé de continuer à l'être. Il symbolisait tous les liens d'amour et d'amitié qui s'étaient créés autour d'elle. Elle ne pouvait oublier l'aventure qu'elle y avait vécue avec Adrien et son cœur se serra en pensant que, maintenant, il s'acheminait vers la frontière wallane avec tous leurs compagnons. Comme le pays hagan devait lui manquer alors qu'elle-même tremblait d'y retourner sans être Topéca… Non, elle n'était pas simplement anxieuse, elle se sentait littéralement terrifiée à l'idée de fouler à nouveau cette terre qu'elle avait adorée de toute son âme, sans la présence de Hang ou de Hara à ses côtés, ni même celle de Quéra ou d'Astria, ni personne pour les remplacer… Plus que tout, elle appréhendait de marcher dans ces montagnes sans ressentir les Esprits de la Terre qui l'avaient imprégnée d'un profond sentiment de plénitude. En le perdant, n'avait survécu que l'écho d'un grand vide insondable qui résonnait encore dans son âme meurtrie par son absence. Même si une nouvelle perception de la magie s'était développée en elle, elle s'apercevait que rien ne l'emplissait autant que le pouvoir de ces Esprits, et que se confronter au sol hagan sans eux était comme s'élancer au cœur d'un désert sans gourde, elle finirait par mourir de désespoir ou de soif… Elle soupira et repoussa toutes les idées qui s'entrechoquaient et concouraient à entretenir sa souffrance. Et s'il n'y avait eu qu'elles… D'autres que la combattante cherchait désespérément à ignorer revenaient régulièrement briser son cœur. De quel autre choix disposait-elle que celui de se tourner résolument vers le futur ? Cependant, certaines décisions du passé lui collaient si fort à sa peau que les amener à disparaître mettrait obligatoirement cette dernière à vif… En outre, comment perdre sa propre identité en devenant Oracle pouvait-il être considéré comme un avenir ? L'unique avantage serait d'oublier ce qu'elle avait abandonné en venant ici. Un Oracle ne devait rien ressentir… Apprendre à renoncer devant son incapacité à changer les choses… Cette phrase résonna comme un écho douloureux. Encore une nouvelle pensée déchirante à chasser avec l'image de la personne qui l'avait prononcée.
Enfin… Devant elles, le campement s'étendait presque à perte de vue. Le cœur étreint par l'émotion, Aila s'engagea dans ce qui demeurait de La Tribu Libre, désertée par ceux qui avaient gagné la Wallanie. Rapidement reconnue, des Hagans l'entourèrent, heureux de la retrouver et avides de nouvelles à propos des combattants. Elle aimait tant ce peuple… Décelant leurs sentiments ambigus, mélange d'inquiétude et d'optimisme, la jeune femme leur expliqua les projets qu'elle connaissait. Elle marcha parmi eux pour les saluer, les écouter et bientôt soigner les uns et les autres. Si elle avait cessé d'être Topéca, elle demeurait en leur cœur comme « celle qui voit et celle qui sait », et ressentait avec émotion le respect qui accompagnait chacun de leurs gestes à son égard. Elle fut invitée partout et par tous, sous le regard admiratif de Niamie qui la suivait sans se faire remarquer. Le soir venu, enfin, elle parvint à rejoindre la maison de Nestor. Son propriétaire les guettait sur le pas de la porte.
— Dame Aila ! Quel plaisir de vous accueillir de nouveau !
Elle faillit protester contre le mot « dame », mais y renonça. Elle ne le changerait pas, alors, autant lui laisser cette satisfaction.
— Ce plaisir est totalement partagé, mon cher Nestor. Je vois que vous nous attendiez.
— C'est que les nouvelles circulent vite par chez nous. Avant, c'était un petit coin tranquille. Maintenant, il l'est beaucoup moins, mais je m'y suis habitué.
— Vous avez bien fait. C'est un grand honneur de vivre parmi ce peuple.
— Absolument ! Rentrons, nous continuerons devant le plat que j'ai mijoté pour vous et la demoiselle. Mademoiselle ?
— Niamie, répondit cette dernière, avec une gracieuse révérence.
— Et une vraie dame avec ça ! Ce sera donc dame Niamie. Venez.

◎ ◎ ◎

Le cœur étreint, Aila pénétra dans la maison, tentant, de toutes ses forces, de canaliser les émotions violentes qui déferlaient en elle. Avec Niamie, elles s'installèrent à table devant le repas léger et surprenant que Nestor leur avait concocté. Même Aila se laissa prendre au jeu des dégustations que son ami avait créé en leur honneur tandis que la fillette en redemandait, battant des mains de plaisir. Enchantée par la diversité des saveurs, les pensées de la jeune femme se tournèrent vers sa chère Odénie, curieuse de savoir dans quelle mesure l'excentricité culinaire de cette dernière avait pu influencer les préparations innovantes de Nestor…
— Oh, je vois que notre petite demoiselle se frotte les yeux. Le temps est arrivé de filer au lit. Tout est resté dans l'état, dame Aila. Aila rebondit sur la remarque de son hôte pour accompagner son amie jusqu'à la chambre en hauteur, puis, immédiatement, jeta un coup d'œil sous son sommier, soulagée d'y apercevoir son arc. Après avoir vérifié la bonne installation de Niamie, elle rejoignit Nestor qui lui proposa :
— Une petite boisson, chaude ou forte ?
— Chaude me conviendra parfaitement. Merci.
Étrangement, elle se demanda ce qui changerait dans sa vie si au lieu de déguster une boisson chaude, pour une fois, elle l'avait prise forte, elle qui ne consommait jamais d'alcool…
— Quelles sont les nouvelles d'Avotour ? s'enquit Nestor qui s'activait près du feu.
— Nos troupes sont en train de remonter vers la frontière wallane.
— Donc la guerre sera bientôt déclenchée ? dit-il en levant ses yeux vers elle.
Aila hocha la tête. Le visage de Nestor afficha une gravité surprenante chez cet indubitable optimiste.
— Je dois être un homme égoïste, mais j'aurais préféré éviter l'inéluctable…
— Je dois également être une femme égoïste, car j'éprouve les mêmes sentiments que vous.
— Égoïste ! C'est bien le dernier mot qui me viendrait à l'esprit à votre propos ! Je suis désolé en pensant à tous ceux que nous apprécions et qui partent là-bas… Mais vous, dame Aila, quels sont vos projets ? Redevenir Topéca ?
— Topéca est morte, Nestor. Elle ne ressuscitera pas.
— Oh moi, je ne suis pas inquiet ! Il reste dame Aila ! C'est la même personne, seul le nom change !
Aila ne put s'empêcher de sourire. Nestor possédait un don certain pour effacer la tristesse des choses et une énergie qui lui réchauffait le cœur.
— Voyez-vous toujours notre charmante dame Odénie ? s'enquit-il, l'air de rien.
— Toujours. À présent, elle assiste à tous les conseils du roi.
— Et elle arrive à y participer sans parler ?
— Parfaitement ! répondit Aila.
Approbateur, Nestor hocha la tête.
— Je lui tire mon chapeau. Honnêtement, je ne l'en aurais pas crue capable ! Comme quoi…
Il émit un petit rire léger avant de reprendre :
— Quand désirez-vous repartir ?
— Demain ou après-demain. Je voudrais que Niamie puisse se reposer avant d'entamer l'ascension vers le pays hagan.
— Vous devrez la surveiller lors de la montée en altitude. Vous souvenez-vous des conséquences du mal des montagnes ?
Aila fouilla dans sa mémoire :
— Vertige, perte d'appétit, fatigue…
— Mais aussi nausée et insomnie. Apprenez-lui à identifier tous ces signes pour qu'elle vous en informe aussitôt. Enfin, vous disposerez d'un peu de temps pour vous habituer, les premiers effets apparaissent en général au-delà de trois mille mètres, quoique, chez un enfant, ils peuvent se manifester moins haut. Je vous donnerai de quoi combattre les symptômes les plus désagréables.
— Merci beaucoup, Nestor. Comme Niamie, je pars me reposer. Je vous souhaite une bonne nuit et vous remercie infiniment pour votre accueil.
— Bonne nuit, dame Aila. Ah ! au fait, je dois partager avec vous une bien triste nouvelle. Vous vous souvenez de cet endroit magnifique avec une cascade, mon petit coin de paradis comme je l'appelais, c'est terrible, il a été complètement dévasté et il n'est même plus possible de s'y baigner…
Aila s'était figée tandis qu'une sueur glacée s'écoulait le long de sa colonne vertébrale.
— Que s'est-il passé ? demanda-t-elle d'une voix atone.
— Aucune idée. Je l'ai retrouvé ainsi un matin et je n'arrive toujours pas à m'en remettre.
Profondément bouleversée, la jeune femme s'approcha de lui et posa sa main sur son épaule.
— Je suis infiniment désolée. Ce lieu était tellement merveilleux…
Elle revit la cascade dans son cocon de végétation, un vrai petit paradis, comme l'avait rappelé Nestor.
— Je m'y rendrai demain pour tenter de comprendre ce qui a pu s'y produire, ajouta-t-elle.
Il opina.
— À demain, Nestor.
— À demain, dame Aila.

◎ ◎ ◎

Aila sut immédiatement en s'allongeant dans son lit que c'était une erreur d'être revenue dans cette chambre. Elle suffoquait sous l'afflux des souvenirs qui l'assaillaient. L'ombre de la dame aux mille visages apparut dans son esprit, puis elle se revit projetant ses attributs de chamane sur le sol. La bague avait rebondi sur le mur avant d'atterrir aux pieds d'Adrien… Non, c'était trop dur, elle ne pouvait pas dormir ici. L'échelle descendue, elle traversa la cuisine comme une flèche, puis marcha nerveusement sous le ciel étoilé, cherchant à remplir ses poumons d'air frais et à calmer l'agitation qui s'était emparée d'elle. Malheureusement, de nouvelles images comprimèrent son cœur, en particulier, celles de Pardon lors de son combat contre elle. À nouveau, elle ressentit la violence inimaginable qui avait explosé en elle au moment où leurs kendas s'étaient heurtés. Son corps crispé se mit à trembler comme si la douleur qu'elle avait éprouvée à cet instant ne s'était jamais complètement dissipée… Non, elle devait chasser de sa mémoire tous ces éléments du passé qui la fragilisaient. Cependant, ce fut l'inverse qui se produisit. Ils la submergèrent et, un instant plus tard, la tête sur ses genoux, elle pleurait silencieusement.
— Dame Aila ?
— Nestor ! balbutia-t-elle, essuyant ses larmes d'un geste rapide.
— Ça me peine de vous découvrir aussi triste. C'était déjà difficile quand vous étiez revenue du pays hagan. Je pensais qu'en rentrant chez vous votre quotidien redeviendrait plus simple…
— J'aurais aimé…
— Est-ce que je peux vous aider en quoi que ce soit ?
— À part changer ma vie, je ne vois pas…
— Au petit déjeuner, pain et fromage frais ?
— Vous m'avez manqué, Nestor…
— Vous aussi, dame Aila.
— Est-ce que cela vous dérangerait si je déménageais dans la cuisine ?
— Dame Aila ! s'offusqua son hôte, je ne peux quand même pas vous laisser dormir par terre ! Prenez ma chambre !
— Non, merci. Le sol me conviendra très bien. Par contre, pendant que j'y pense, comme je pars à deux, avez-vous récupéré la tente que nous avions emportée ?
— Sire Adrien me l'a rendue. Pas de souci, je vous la préparerai pour demain. Venez, je vais vous donner de quoi vous allonger plus confortablement.
Il lui fournit une couette épaisse sur laquelle elle put s'étendre ainsi qu'une couverture.
— Est-ce que cela ira maintenant ? demanda Nestor avec beaucoup de douceur.
Elle comprit qu'il ne parlait pas juste de l'installation.
— Oui, très bien. Merci pour votre présence et votre gentillesse.
Aila le vit hocher la tête, légèrement dubitatif, puis le regarda regagner sa chambre en silence. Elle ferma les yeux, bien décidée à ne plus laisser le passé l'anéantir autant.

◎ ◎ ◎

Après un rapide petit déjeuner, avec pain et fromage frais naturellement, Aila se rendit à la cascade, une inquiétude croissante au fond du cœur. C'était en ce lieu qu'elle avait caché les attributs de Marça et de Péral, pensant qu'il constituerait pour ces derniers un écrin inviolable. Peut-être Nestor avait-il noirci le tableau, mais elle en doutait. La destruction de son coin de paradis l'avait sincèrement éprouvé. Alors qu'elle se rapprochait, elle découvrit une multitude d'arbres abattus et déchiquetés. Comme balayés par une violente tempête, ils gisaient en rangs dispersés, brisés ou fichés dans la terre. Le cœur d'Aila se serra et la jeune femme craignit le pire. Le pas lent de Lumière la mena un peu plus loin tandis qu'au désordre initial succédaient des troncs calcinés, dépouillés de leur ramure. D'abord bouleversée, elle devint anéantie quand, enfin, elle atteignit le centre du sanctuaire. Presque incrédule, elle s'attarda longuement à observer le lieu totalement dévasté, dans lequel toute trace de vie avait été annihilée. De la cascade et de l'étang, seul avait survécu le grand promontoire rocheux sur lequel elle avait grimpé quelques mois plus tôt. La rivière, presque tarie, en était réduite à s'écouler sous la forme d'un filet d'eau miteux, presque silencieux. De la beauté de cet endroit, plus rien ne subsistait…
Remplie d'incompréhension, elle descendit de son cheval et s'assit sur une pierre avant de perdre son regard dans le spectacle qui s'offrait à elle. Qui pouvait être à l'origine d'un tel saccage ? La réponse fusa naturellement : des sorciers ! Son cœur se contracta brutalement. Si elle ne remettait pas la main sur les attributs, elle aurait commis une des plus graves erreurs de sa vie en décidant de les cacher ici… Elle devait à tout prix les retrouver. Mais comment et où ? D'abord les bagues ! Soudain fébrile, elle escalada le rocher et chercha à identifier des repères qui la guideraient vers l'endroit d'où elle avait jeté les anneaux. Enfin, pour être honnête, pas tout à fait…. La dame aux mille visages lui avait appris que, pour être protégées, les bagues devaient demeurer sous l'eau, mais Aila ne s'était pas résolue à s'en débarrasser sans le moindre égard dans l'étang… Alors, quand sa main était rentrée en contact avec une petite retenue liquide en hauteur, elle l'avait préférée pour y dissimuler les anneaux, une eau en valant bien une autre. Dans les faits, elle n'avait précipité qu'une poignée de pierres vers le bas, terrifiée à la perspective de rendre ces attributs visibles par ses ennemis en modifiant son plan initial. Le présent lui confirmait qu'elle avait pris la bonne décision, mais, sur le moment, elle en avait tremblé de tous ses membres, effarée de commettre là une erreur irréparable.
Ici, c'était ici ! Au début, son regard ne perçut rien dans la petite cavité encombrée de cailloux qu'elle commença à ôter un par un. Un léger éclat brisa l'uniformité de l'ombre et une lueur d'espoir s'éveilla en Aila. D'un geste délicat, elle récupéra une première bague, celle de Marça, puis la seconde un instant plus tard, le cœur empli de reconnaissance. Elle les embrassa avec ferveur et les rangea immédiatement dans le sac de Guétri avec ses autres attributs. La quête la plus facile venait de se terminer. À présent, la chance devrait lui sourire également pour les amulettes, mais, quand son regard se posa sur le paysage calciné, elle douta de cette éventualité. Elle redescendit et, parvenue au pied de l'ancienne cascade, laissa ses yeux errer à la recherche des repères qui avaient disparu dans ce monde frappé par un cataclysme. Sans succès. Elle se souvenait parfaitement de l'arbre qui lui avait servi de cachette, placé en retrait sur le chemin. Elle repartit du bord de l'étang qui n'existait plus et compta ses pas tout en essayant d'imaginer la forêt dans son aspect initial. Mais elle n'arrivait pas à superposer les images de sa tête à l'actuel paysage défiguré. Décidant de procéder autrement, elle projeta son esprit dans le passé : elle venait dissimuler les amulettes. Physiquement, elle ressentit à nouveau le chagrin infini qui étreignait son cœur, l'impression d'avoir perdu son âme en abandonnant son lien avec la Terre. Les paupières closes, elle se fondit dans Aila qui cherchait un abri et avança dans les pas qu'elle avait suivis à cette époque. Elle s'arrêta et ouvrit les yeux : l'arbre n'était plus là. Seul témoignage de son existence persistait une souche hérissée dont le fût si précieux avait disparu. Au moins, il n'avait pas brûlé… Cependant, dans la forêt dévastée, des troncs arrachés jonchaient le sol, éparpillés sur une surface considérable… Comment parviendrait-elle à localiser le bon ? Et si les amulettes avaient glissé hors de leur cachette ? Et si les sorciers les avaient finalement emportées ? Envahie par une forme de culpabilité diffuse, Aila sentit les événements la dépasser. La femme aux mille visages lui avait pourtant affirmé que les attributs y seraient préservés et la jeune chamane lui avait accordé sa confiance…
Installée sur Lumière, Aila regarda une dernière fois ce lieu de paradis transformé en zone ravagée : un trou desséché à la place de l'étang, un large anneau d'arbres brûlés et la pagaille infinie des autres, brisés, arrachés, disséminés… Comment, dans cet inextricable enchevêtrement de troncs et de ramures, pourrait-elle récupérer ses précieuses amulettes ? Elle n'y parviendrait pas seule…

◎ ◎ ◎

Apercevant Nestor qui sortait de la maison, prêt à partir, Aila l'appela.
— Nestor, attendez-moi. Je vais avoir besoin de vos conseils.
Assis de chaque côté de la table, Aila lui expliqua son souci de devoir retrouver deux amulettes en bois au milieu du capharnaüm qu'elle venait de quitter.
— Qui a bien pu détruire cet endroit de telle façon ? demanda Nestor, toujours aussi peiné par cette perte.
— Il me paraît fort probable que ce soit l'œuvre d'un sorcier ou d'une sorcière ou bien des deux…
— Mais pourquoi mon jardin extraordinaire ? s'exclama Nestor, effaré.
Aila déglutit avant de répondre :
— Je crains d'être responsable de cette attaque. Je pensais que les attributs chamans que j'y abandonnais seraient bien protégés de leur convoitise. Mais je me suis trompée, je suis sincèrement désolée.
— Croyez-vous qu'ils les aient découverts ?
— J'ai envisagé cette hypothèse. Si c'était le cas, ils n'auraient eu aucune raison de tout saccager autour d'eux comme ils l'ont fait, donc j'imagine que les amulettes s'y trouvent encore, mais, comme ce sont de tout petits objets…
— … elles ne seront pas faciles à retrouver, termina Nestor. Je vous proposerais bien une solution. Ce serait dommage de laisser tout ce bois pourrir sur place. Si nous partons du principe de le récupérer, nous pourrions commencer par élaguer les branches pour éclaircir l'endroit. Ensuite, nous passerons les troncs au peigne fin et s'ils ne contiennent rien, nous les enlèverons pour voir ce qui se dissimule en dessous. Qu'en dites-vous ?
— Cette tâche vous prendra beaucoup de temps, je suppose…
— Oui, probablement deux semaines de travail, voire plus. Je ne pense pas qu'il faille être trop nombreux pour l'effectuer, sinon nous risquerions de louper l'essentiel. — Je ne peux pas attendre autant. Pourriez-vous vous en occuper en mon absence ? Et les mettre à l'abri si jamais…
— Bien sûr ! Venez avec moi, nous allons constituer le groupe de recherche tout de suite et vous leur montrerez votre amulette. Leurs yeux doivent être capables de l'identifier du premier coup.
Aila acquiesça, puis demanda :
— Niamie, dort-elle toujours ?
— Oui, nous la réveillerons à notre retour. Et si elle descend avant, son petit déjeuner l'attend sur la table !
C'était parfait ! Aila lui sourit.

◎ ◎ ◎

Nestor connaissait tout le monde sur le camp et sut immédiatement à qui s'adresser pour exécuter scrupuleusement ce travail. Il constitua un groupe de quatre femmes et trois hommes et leur détailla les différentes missions dont il les chargeait. Aila compléta ses propos en leur montrant l'amulette de Guétri.
— Si leur aspect général reste toujours le même, des variations existent comme celles du veinage du bois ou de leur couleur…
Elle se tut, contemplant à nouveau ces attributs. Pourquoi ces objets ébauchaient-ils les lignes d'une fée ? Elle s'était déjà posé la question en Avotour. Effectivement, ils en possédaient la silhouette, les longs cheveux et les yeux en amande, seul trait significatif de leur visage. Qu'est-ce qui, un jour, longtemps auparavant, avait uni ces deux formes de pouvoir ?

◎ ◎ ◎

Quand Aila et Nestor rentrèrent, ils découvrirent Niamie attablée qui prenait son petit déjeuner avec entrain.
— Comme c'est bon, monsieur Nestor ! lui dit-elle quand il apparut.
— Pour vous, dame Niamie, c'est Nestor tout court.
Aila dissimula un sourire, elle tenait enfin sa vengeance, persuadée que Niamie n'abandonnerait pas aussi facilement le « monsieur »…
— Et j'ai un petit cadeau, poursuivit-il, parce que je suis un homme qui écoute tout et qui agit avec une redoutable efficacité. Il m'a semblé entendre hier soir parler d'un arc et…, il extirpa un objet du bahut, le voici !
La fillette resta stupéfaite. Devant elle se dressait un magnifique arc en bois poli. Tout excitée, elle jeta un coup d'œil vers Aila.
— Tu peux le prendre, lui accorda cette dernière avec gentillesse.
Niamie passa sa main dessus, caressant le bois, dessinant sa forme, puis, enfin, elle le saisit avec vénération. Nestor ajouta :
— Et voici la touche finale, dit-il en lui tendant un carquois avec des flèches.
La petite fille lui glissa un regard rempli d'amour, elle irradiait de bonheur. Elle se leva sans un mot et entoura de ses bras le buste de Nestor qu'elle serra très fort. — Oh, merci, monsieur Nestor ! C'est magnifique !
Aila sourit. Gagné ! Niamie l'avait appelé « monsieur ». Elle sut immédiatement que ses pensées et celles de Nestor venaient de s'accorder quand elle croisa les yeux de son ami. Elle y décela la nuance fugitive de l'homme à qui cette modeste leçon d'humilité ferait accepter ce titre comme elle l'avait supporté avant lui…
— Maintenant que tu as fini ton petit déjeuner, que dirais-tu d'un petit entraînement pour commencer ta matinée ? lança Aila.
— Oui, tout de suite !
Niamie entreprit de débarrasser la table quand Nestor lui annonça qu'il terminerait pour elle. Elles partirent vers la forêt.
— Pourquoi n'as-tu pas pris ton arc, Aila ?
— Je l'utiliserai la prochaine fois, mais, aujourd'hui, je veux être tout à ton apprentissage.
Aila lui nomma les différentes parties de l'arme et lui expliqua leur fonction avant de lui faire tester la souplesse du bois sous la tension de la corde.
— Au début, tu pourrais croire que tirer se partage entre le corps et la pensée. Le corps, quand l'arc devient le prolongement de ton bras et de ton œil : ton bras pour agir, ton œil pour diriger. La pensée pour que, lorsque tu décides de décocher, elle se fonde dans la flèche, propulsée grâce à ton bras et guidée par ton œil. En fait, comme tu peux le constater, tu vises une cible avec tout ce que tu es, à l'image de l'union de l'être et de la matière. Allez, essaie.
— Et si je rate ? demanda Niamie, ennuyée.
— Tu recommenceras. Échouer est source d'enseignement, il nous apprend l'humilité, il existe toujours quelque chose que nous ne maîtrisons pas totalement, mais aussi l'espérance, car rien ne nous empêche, portée par notre volonté, de progresser chaque jour, même à petits pas…
— Et toi, que dois-tu améliorer, Aila ?
— Ma résistance au malheur.
La réponse avait fusé toute seule et Aila regretta immédiatement de ne pas avoir tenu sa langue. Quand leurs regards se croisèrent, elle détourna les yeux, les joues légèrement empourprées.
— Très bien, j'essaie, reprit Niamie, l'air de rien.
Elle tira et la flèche s'égara dans le champ, bien loin de la cible. Une déception visible s'afficha sur le visage de la jeune fille. Un instant, Aila pensa lui proposer de l'aide en guidant un peu son corps et son esprit pour lui faire sentir ce vers quoi elle devait tendre, mais Niamie la devança.
— Bon, ce n'est pas grave. Je vais y arriver toute seule, j'en suis sûre. As-tu une idée de ce qu'il faut que j'améliore ?
— Ton lâcher, ton bras doit libérer la flèche et non l'empêcher de partir. Décrispe un peu tes doigts sur la corde et assouplis ton geste.
Niamie s'appliqua et le trait se rapprocha de la cible sans pour autant l'atteindre. Mais la détermination qui l'habitait ne la quitta pas pour autant. Si quelques progrès encourageants s'ensuivirent, arriva le moment où, les muscles fatiguant, les flèches commencèrent à s'éparpiller en tout sens. Le temps était venu d'arrêter l'entraînement. Elles rangèrent le matériel et prirent le chemin du retour.
— Quand partons-nous ? questionna Niamie.
— Demain matin. Asseyons-nous, je désire te parler de l'endroit où nous allons.
Elles prirent place sur l'herbe à l'ombre d'un arbre.
— À la différence d'Avotour, le pays hagan, très escarpé, atteint des altitudes plus de dix fois supérieures à celles d'Antan, tu imagines ! Comme nos corps ne sont pas habitués à séjourner dans de tels lieux, ces dernières peuvent provoquer de réels désagréments physiques, c'est le mal des montagnes. Alors si tu te sens essoufflée, si tu souffres de migraine ou de vertige, si tu ressens des nausées, tu dois absolument me prévenir tout de suite. Nestor me fournira des plantes spécifiques pour soulager ces effets. — Aila, est-ce qu'on va monter si haut que je pourrai toucher le ciel ?
La jeune femme resta interdite. Elle aurait tant adoré y parvenir.
— Aussi haut que je sois montée, je n'ai jamais réussi à l'atteindre…
— Mais, je le verrai de plus près, tu crois ?
— J'ai plutôt l'impression qu'au fur et à mesure que nous nous rapprochons de lui, il s'éloigne pour nous rappeler que nous ne sommes que de petits êtres insignifiants tandis que lui s'étire à l'infini…
— Quel dommage ! tu ne trouves pas ? conclut Niamie en se relevant.

◎ ◎ ◎

Les deux filles retournèrent déjeuner chez Nestor avant qu'Aila, accompagnée de Niamie, décidât de se promener parmi le peuple hagan. Son après-midi s'écoula à visiter une tente, puis la suivante, se replongeant volontiers dans un passé à la fois proche et lointain. Alors qu'elles revenaient, sa petite compagne lui demanda :
— Est-ce que tu m'apprendras à parler hagan ?
— Bien sûr ! Nous commencerons dès notre départ.
Entrant dans la salle de Nestor, ce dernier les accueillit avec de multiples herbes étalées sur la table.
— Je vous ai préparé de quoi remédier aux principaux symptômes. Enfin, surtout pour Niamie parce que vous, dame Aila, vous y êtes habituée.
— Je vais chercher ma ceinture à onguents.
Aila connaissait la plupart des plantes, mais elle préféra que Nestor lui expliquât comment les utiliser pour la fillette. Elle les rangea soigneusement, suivant une organisation très personnelle.
— Et maintenant, à table, s'écria Nestor.
Niamie et lui prirent place en un temps record alors qu'Aila n'avait pas esquissé le moindre geste. Elle évita le regard de Nestor ; elle savait pertinemment ce qu'elle y lirait. Elle participa de son mieux à l'ambiance bon enfant que Nestor et Niamie rivalisaient à établir, mais, visiblement, le cœur n'y était pas.

Allongée sur son duvet, elle cherchait quelle raison incroyable pourrait l'empêcher de retourner là-bas. La peur lui contractait l’estomac tandis que son pouls s'emballait, impossible à calmer. Elle finit par s'endormir, crispée par cette impression de souffrance qui persistait même dans ses rêves. Sa sensation de malaise avait encore empiré au petit matin, elle se sentait presque malade, le cœur battant de façon saccadée et le ventre noué. Malgré tout, elle s'occupa des paquetages et des chevaux comme si de rien n'était. Vint le moment de remercier Nestor pour son accueil et, pour Aila, celui d'éviter une nouvelle fois le regard préoccupé de son ami.
Alors que le voyage commençait, l'appréhension de la combattante ne cessa de s'accentuer jusqu'au pied des montagnes. Elle s'arrêta, pétrifiée, mais Lumière ne l'entendit pas de cette oreille et avança. Quand le premier sabot de son cheval foula le sol du pays hagan, Aila acquit la certitude que, si elle revenait en terre connue, la Terre, elle, ne la reconnaîtrait pas. Et sa souffrance intérieure explosa…

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Retour au tome 3 - L'Oracle de Tennesse

Tome ➀ - Aila et la Magie des Fées préféré Tome ➁ - La Tribu Libre lectrice Tome ➂ - L'Oracle de Tennesse meilleur Tome ➃ - La Dame Blanche recommandation Tome ➄ - La Porte des Temps Catherine Boullery Tome ➅ - Une Vie, voire Deux top Tome ➆ - Un Éternel Recommencement roman Tome ➇ - L'Ultime Renoncement lectrice ➀ à ➃ - La Première Époque heroic ➄ à ➇ - La Deuxième Époque roman Tous les tomes de la saga de fantasy livre La romancière Catherine Boullery préféré #fantasy recommandation


Extrait gratuit d'un des livres de la saga d'Aila offert par Catherine Boullery, auteure de fantasy (autres passages sur Amazon). Excellente lecture ;)

À présent, le châtelain était devenu calme comme un agneau, presque anéanti.
— Et grâce à vos facultés, vous m’avez catalogué comme un imbécile borné, colérique et je ne sais plus quoi…
— Certainement pas un imbécile ! Vous êtes surtout un seigneur intelligent, valeureux et compétent et, rien que pour ces raisons, je vous estime, même si, je dois être honnête avec vous, vous m’avez particulièrement semblé antipathique au premier abord. Depuis, j’ai changé d’avis. L’homme de valeur que vous êtes devra juste apprendre à tempérer ses excès.
— Mais mon comté ? À qui le confier ?
Il croisa le regard d’Aila et déglutit. Borné, il était borné… Depuis le temps que Julius le lui répétait.
— Naturellement à mon fils… Comment n’ai-je pas pu y penser plus tôt ?
Si Parcot semblait désorienté, Julius, rayonnant, affichait un large sourire. Il allait s’occuper du comté ! Décidément, ce soir, la vie lui souriait…
— Très bien, vous avez gagné. Je pars rejoindre Avotour et laisse à Julius la tâche de prendre soin de Partour. Je ne doute pas qu’il s’en acquittera à merveille.
Adrien se leva pour serrer la main du châtelain. Celui-ci, encore perdu, mit un peu de temps pour tendre la sienne en retour.
— Merci, sire Parcot. Je suis heureux du privilège que vous nous accordez de venir vous battre à nos côtés. Sire Julius, je vous propose de vous suivre dès maintenant pour rédiger ma plainte contre Artusi. Ainsi, vous pourrez le maintenir sans trop de difficulté dans sa geôle sombre et humide. Aila, allez vous reposer. Vous trouverez bien une servante pour vous montrer notre chambre. Je vous y rejoindrai dès que j’aurai terminé.

Sur le chemin qui les menait au bureau, Julius prit la parole, s’adressant à Adrien.
— J’adore dame Aila ! Depuis des années, je répète inlassablement les mêmes rengaines à mon père et elle, en un claquement de doigts, elle le fait changer du tout au tout ! Je ne croyais pas que ce soit possible…
— C’est une de ses grandes qualités. Elle transforme tous les gens qu’elle côtoie, d’un geste ou d’un mot, mais ceci ne s’accomplit pas toujours sans difficulté pour eux et, parfois, pour elle aussi…
— Et vous, qu’a-t-elle modifié en vous ?
— Voilà une question terriblement indiscrète ! Pour être franc, je ne saurais vous l’expliquer exactement, cela se fait par petites touches… Je ne peux pas vous en dire plus.
Adrien haussa les épaules. Qu’est-ce qu’Aila avait changé en lui ? Pour Hubert, le constat était simple, sa muraille de protection avait vacillé sous les assauts de la jeune fille et, même si son frère se refusait encore à le reconnaître, Adrien était certain qu’Aila avait touché son cœur en profondeur. Avelin, lui, avait trouvé une place où il se sentait bien ; il avait renoncé à jouer le fauteur de troubles, aux réflexions corrosives et aux actes provocateurs, elle avait pansé certaines des plaies ouvertes qui rongeaient son âme depuis trop de temps et il s’était apaisé. Mais lui ? Peut-être manquait-il de recul pour comprendre comment elle agissait sur lui…

Une fois le rapport terminé et Julius salué, il regagna sa chambre, guidé par un serviteur. Une petite bougie brillait sur sa table de chevet. Il se dévêtit, souffla la chandelle et s’allongea, rapidement perturbé par un bruit léger dont il ne trouvait pas la provenance. Tous ses sens en éveil, il s’efforçait d’en déterminer l’origine quand, curieux, il finit par rallumer la bougie et se relever. À l’oreille, il se dirigea vers Aila qui, à son grand étonnement, claquait des dents.
— Aila, que vous arrive-t-il ?
— Les voix, elles résonnent encore dans ma tête…
Elle gémit doucement.
— Mais je croyais qu’Amylis vous avait donné les moyens de vous y soustraire.
— C’est si dur et j’ai si froid…
Adrien passa sa main sur le front d’Aila qui était glacé.
— Poussez-vous un peu, je viens vous réchauffer.
Il l’aida quand il comprit que chacun de ses mouvements torturait son corps frigorifié. Il se colla à elle, rabattant les couvertures pour en être complètement recouverts et lui parla doucement jusqu’à ce qu’enfin il sentît son corps regagner quelques degrés et se détendre. Blottie contre lui, elle cessa finalement de trembler.
— C’est terminé, murmura Aila d’une voix vacillante. Ils ont abandonné leur tentative. Merci de m’avoir aidée.
— De rien. Je vous laisse dormir…
Il retrouva son lit et s’y allongea, songeur. La vie aux côtés d’Aila réservait toujours son lot de surprises. Que lui avait-elle dit déjà à ce sujet ? Qu’il finirait peut-être par s’en lasser… C’était surtout l’inquiétude qu’il lui arrivât quelque malheur qui le tenaillait. Il ressentait le besoin vital de la protéger de tout. C’était vraisemblablement cette préoccupation qui avait changé dans son existence, elle avait donné un sens à sa vie… Mais, sa garde du corps, nécessitait-elle vraiment la protection d’un prince ?

Après Partour, les deux voyageurs accélèrent à peine. Aila continuait ses petits prodiges à droite et à gauche. Dorénavant, à chaque halte, elle s’instituait ménestrel sur la place du village dans la journée ou le soir, dans l’auberge où ils passaient la nuit… Étrangement, sa réputation la précédait, car le bouche à oreille marchait merveilleusement bien. Partout, hommes et femmes laissaient tomber leurs activités pour venir l’écouter. D’un simple geste, un silence solennel s’abattait autour d’elle. À tous, elle répétait les mêmes mots, contant l’histoire d’Avotour et la menace qui planait sur leur pays. Elle emplissait leurs esprits d’images et de sons, les captivant tous. Elle ne cachait pas la réalité, elle étalait sous leurs yeux la vérité cruelle, mais elle leur donnait l’envie de croire et de se battre. Elle les exhortait à devenir les nouveaux messagers du roi, loyaux et volontaires, avant de les quitter sous une salve nourrie et enthousiaste d’applaudissements. Grâce à ce succès, souvent l’aubergiste leur offrait le repas et parfois la nuit dans une chambre sous comble. Chacun ignorait la présence d’un prince qui n’était qu’une silhouette invisible à ses côtés et vivait, sans protester ni se plaindre, dans l’ombre d’Aila. Tous les soirs, il appréciait la même histoire, ressentant la même fascination que le peuple d’Avotour et, chaque fois, il la redécouvrait comme s’il l’entendait pour la première fois. Il avait remarqué que, lorsqu’elle quittait la salle, son visage changeait du tout au tout et c’était elle qui devenait une ombre uniquement attirée par l’oubli que lui procurait le sommeil. L’inquiétude d’Adrien ne cessait de croître, mais il la gardait pour lui, certain qu’elle n’aurait pas voulu l’écouter…

Au lieu de mettre les six jours prévus pour gagner Niankor, le petit village où demeurait Nestor Aldebar, ils en mirent plus de dix… Cela ne leur donna que peu l’occasion de discuter ensemble, Aila s’enfermait chaque jour davantage dans un mutisme qu’elle n’abandonnait que pour enflammer les foules. Comme un malentendu après l’ébauche de complicité qui s’était tissée entre eux, une forme de pudeur avait dressé ses barrières et, s’il leur arrivait d’échanger encore des regards, ils ne savaient plus comment faire pour les mots. Chacun, de son côté, en était peiné, sans trouver le moyen d’y remédier…

À l’entrée de Niankor, ils se renseignèrent pour localiser la maison de Nestor. Aux complexes explications qu’ils reçurent, ils saisirent juste la direction pour ressortir du village, vers l’ouest, en se dirigeant vers les montagnes qui se profilaient au loin. Franchissant la limite de Niankor, ils avancèrent tranquillement cherchant dans le paysage ce qui pouvait ressembler à une demeure à demi enterrée sous la roche. Enfin, peut-être, ils n’étaient pas sûrs de ce qu’ils avaient compris… Aila projeta ses sens sans succès, la maison restait invisible pour son esprit. Ils s’apprêtaient à rebrousser chemin pour trouver un guide au village quand ils aperçurent un cavalier qui arrivait au trot dans leur direction. Ils l’attendirent, espérant qu’il saurait leur donner des indications détaillées. L’homme ralentit à leur niveau. De la poussière le recouvrait et, sur le flanc de son cheval, battaient deux gros ballots. Homme mince, de taille moyenne, aux traits anguleux et agréables, il afficha un grand sourire en les voyant.
— Prince Adrien ?
Surpris, Adrien hocha la tête.
— Je suis Nestor Aldebar. Vous vous promenez ou vous venez d’arriver ?
— Nous arrivons, répondit Adrien.
— Ouf… Je suis rassuré. À ma décharge, j’ai eu beaucoup de mal à dénicher une robe chamane. Les femmes sont déjà rares en tant que chamanes, alors leur robe, n’en parlons même pas ! Je vous raconterai tout à la maison. Et moi qui croyais vous trouver à m’attendre depuis plus d’une semaine ! Je vous avais laissé un mot pour vous inciter à la patience et à vous installer. Suivez-moi, parce que, je ne sais pas où vous alliez par là, mais pas chez moi, c’est certain !
Les deux voyageurs firent demi-tour et marchèrent sur les pas de Nestor qui se révéla un bavard impénitent. Il meubla ainsi le silence qui s’était établi entre le prince et la jeune fille.
— Et voilà, nous sommes arrivés ! s’écria-t-il.
Adrien et Aila se regardèrent brièvement. Mais où était donc la maison ? Devant eux, du haut de la falaise où ils faisaient halte, s’étalait à perte de vue un espace quasi désertique. Suivant Nestor et, après maints détours, ils discernèrent, dans un renforcement, un étroit sentier abrupt qui descendait. Parvenus en bas, les deux voyageurs ne distinguèrent toujours aucune habitation et ce ne fut qu’au détour d’un rocher plus gros que les autres, qui semblait enchâssé dans la masse de la paroi, qu’ils aperçurent la demeure encastrée sous la pierre. Ils comprenaient maintenant, sans étonnement, qu’aucune explication n’eût pu indiquer clairement le chemin pour gagner cet endroit… Aila arrêta Lumière, prenant le temps de promener ses yeux sur le site qu’elle trouvait magique. Sous les couleurs flamboyantes du soleil qui s’apprêtait à disparaître derrière la ligne d’horizon, les blocs de la falaise paraissaient s’embraser. C’était magnifique… Une pensée fugitive vers les fées lui traversa l’esprit, suivie d’une autre qui ressemblait plus à une certitude : son arrivée ici venait de changer sa vie de façon irréversible, sans savoir comment ni pourquoi. Quand tous ces bouleversements allaient-ils donc cesser ?
— Les écuries sont attenantes à mon habitation et sur sa gauche. Occupons-nous des chevaux, voulez-vous, proposa Nestor.
Elle apprécia l’idée et descendit de Lumière qu’elle flatta avec tendresse. Chacun des cavaliers prit le temps nécessaire pour soigner sa monture avant de se reposer. Bizarrement, Nestor resta silencieux jusqu’au retour à la maison où, là, le moulin à parole reprit son activité favorite : raconter sa vie ! Cela ne déplut pas à Aila qui se laissait bercer par le son de sa voix, sans écouter ce qu’il narrait :
— Comme vous le voyez, la demeure est petite et ma chambre encore plus. De ce fait, au-dessus de l’écurie, j’ai installé un dortoir. Vous y disposerez de plus de place et, comme elle communique avec les pièces d’habitation, mais pas les boxes, vous ne bénéficierez même pas des odeurs en prime… L’échelle est là. Il n’y pas d’ouverture sur l’extérieur, alors pensez à prendre deux chandelles avant d’y grimper.
Aila, son sac sur le dos, son kenda et la bougie dans une main et l’autre pour agripper les barreaux, commença son ascension avec prudence. Elle fut heureuse quand, parvenue en haut, elle put poser ses affaires, avant de prendre pied sur le plancher et de passer le rideau qui la séparait du dortoir. La pièce sentait le renfermé et contenait quatre lits sommaires : un châssis, une planche, de la paille et une couverture. Elle en choisit un et s’y assit, ressentant immédiatement la fatigue lui tomber dessus comme chaque soir depuis Partour. Elle se massait les tempes lorsqu’Adrien entra.
— J’ai pris ce lit, lui précisa-t-elle, mais je peux changer si vous le désirez.
— Non, c’est bien, je me contenterai de celui d’en face.
Voilà où ils en étaient réduits. Après s’être sentis si proches, ils n’échangeaient plus que des banalités… Quand leur relation avait-elle basculé ? Pas à Partour, mais après, quand elle était devenue un personnage public et lui un prince de l’ombre… Peut-être n’avait-il pas supporté d’être relégué au second plan ? À moins que la raison ne fût encore plus subtile… Elle ne le comprenait plus, elle savait juste qu’elle en souffrait, car elle appréciait beaucoup Adrien. Coûte que coûte, elle devait briser le mur qui les séparait. Ce soir, elle lui parlerait, mais pourquoi attendre ? Adrien s’était allongé, les yeux fermés. Elle resta un instant à le regarder avant de se décider. Elle s’assit sur le bord de son lit.
— Sire Adrien ?
Il ouvrit les yeux.
— Je voulais savoir si vous étiez fâché contre moi.
— Et pourquoi le serais-je ?
— Je l’ignore. Mais depuis notre escale au château de Partour, vous ne me parlez plus et j’ai la sensation que nous sommes devenus des étrangers l’un pour l’autre.
Adrien se redressa. Il regardait la jeune fille dans la lumière dansante de leurs chandelles.
— J’ai personnellement l’impression que c’est vous qui vous éloignez. Vous répondez à peine lorsque je vous adresse la parole. Vous semblez en permanence plongée dans un monde intérieur dont je n’ose même plus vous déranger. Je n’arrive plus à vous atteindre…
Les yeux d’Aila s’agrandissaient au fur et à mesure qu’Adrien parlait.
— C’est ainsi que vous me percevez. Vous pensez que c’est moi qui mets cette distance entre nous et pas vous. Oh ! dans ce cas, excusez-moi.
Elle se leva brusquement quand le prince la retint par la main et la força à se rasseoir.
— Je ne m’en rends pas compte, balbutia-t-elle, bouleversée.
— J’en suis persuadé. Je crois simplement que vous portez trop de choses, seule, sur vos épaules. Tous les soirs, vous vous effondrez de fatigue, vos traits se creusent. J’ai même remarqué que plus nous avancions et moins vous mangiez. Je m’en veux du fait de mon impuissance à vous soulager ou à vous aider…
Elle passa la main sur son visage comme pour vérifier ses propos.
— Comment faites-vous pour me supporter sans rien revendiquer ? Vous endurez mes retards, mes chemins de traverse, mes interventions publiques, vous ne protestez jamais…
— Que voudriez-vous que je dise ? Tout ce que vous accomplissez a un sens. Qu’importe si je ne le déchiffre pas ! Nous avons plein de jours de retard, quelle importance ? Nous arrivons et nous tombons nez à nez sur Nestor qui rentre. Si nous avions été diligents, nous aurions patienté de longues journées ici, dans l’hypothèse où nous aurions déniché cette maison par nous-mêmes ! Donc, tout le temps que vous avez pris devait l’être et, en plus, vous l’avez utilisé à bon escient… Que pourrais-je ajouter ?

— Mais si je me trompe un jour, vous me le direz ?
— Vous ne vous tromperez pas, je le sais. Et si jamais, pour une raison inimaginable, vous me sembliez dans l’erreur, je vous le signalerais.
Il l’attira vers lui et elle ne résista pas. Elle se blottit contre lui, heureuse d’avoir rétabli la paix avec le prince. Adrien ferma les yeux. Souvent, à son côté, il la sentait si solide qu’il en devenait insignifiant. En revanche, lors de moments comme celui-là, la vulnérabilité de la jeune fille lui donnait envie d’être fort pour deux…

Nestor les appela pour leur présenter le matériel qu’il avait réuni pour leur mission.
— Voici votre tenue, sire Adrien : pantalon et veste en peau, pull en laine, bottes, chèche et manteau ainsi que bonnet grand froid, dernier prix d’élégance, mais premier en efficacité. Manteau, bonnet et couverture sont transportés à l’arrière du cheval, avec une petite tente pour deux, très bien conçue. Je vous expliquerai comment la monter. Juste une remarque, les Hagans dorment nus la majeure partie du temps, sauf quand ils se sentent menacés, mais bon, vous ferez comme vous le voudrez. Pour la damoiselle, j’ai dû attendre le décès d’une chamane de mes amies, une très vieille dame à la jeunesse éternelle, enfin plus tout à fait, puisqu’elle a fini par s’éteindre… Mais avant, elle m’avait donné la permission de récupérer ses affaires pour vous. Seul détail, elle ne portait pas exactement une robe, mais c’est chamane quand même. Regardez : jupe à godets, chemise, gilet, bottes. À tout cela, ajoutez les mêmes manteau et bonnet extrêmement seyants que ceux de sire Adrien. Vous n’aurez pas de tente, mais une couverture. Une chance pour vous, les chamanes ne suivent aucune règle et vous pourrez dormir dans la tenue de votre choix. Je vous ai également préparé des vêtements d’été, enfin peut-être, que Marça, mon amie chamane, voulait absolument que j’emporte. Elle m’a affirmé que cela vous servirait : une jupe très courte avec une culotte intégrée, en cuir cette fois, et une brassière tout aussi légère et lacée sur le devant. Étant donné le froid de canard qui règne là-haut, j’ignore si vous aurez l’occasion de la revêtir, mais je vous la donne. Pour terminer, voici ses accessoires : une bague, des grelots, un collier qui ressemble beaucoup au vôtre d’ailleurs.
Aila posa sa main sur le pendentif qu’elle portait l’ébauche d’une fée. Elle avait devant ses yeux, sur la table, son frère jumeau ! Comment était-ce possible ?
— Et pour les chevaux ? Eustache nous a dit que vous nous aviez prévu des poneys hagans et je n’en ai pas vu à l’écurie, s’inquiéta Adrien.
— Tout à fait. Ne voulant pas les laisser seuls en mon absence, je les ai mis en pension chez un ami.
— Et vous vous occuperez bien des nôtres ? s’enquit Aila, le cœur lourd.
— Ne soyez pas anxieuse ! Les chevaux, c’est la passion de ma vie, alors partez sans crainte, je les choierai comme des invités de marque dans ma maison ! J’irai chercher les poneys demain à l’aube. Ce sont de bonnes bêtes robustes, prenez-en bien soin aussi. Vous disposerez de montures haganes des naseaux aux sabots, j’y ai veillé. Je vous ai préparé également de quoi vous sustenter pendant deux jours. Après, à vous de vous débrouiller, mes amis. Mais pour l’instant, avez-vous un petit creux ?
Les deux voyageurs acquiescèrent. La jeune fille se leva pour dresser la table, dénichant rapidement assiettes, gobelets et couverts, rangés dans l’unique buffet. Adrien offrit d’aller chercher de l’eau, mais devant l’itinéraire compliqué énoncé par Nestor, il renonça et se contenta de l’accompagner pour remplir leurs gourdes. Aila s’approcha de la cheminée dans laquelle ne brûlait aucun feu, ce qui lui manqua. Elle aurait donné n’importe quoi pour entendre les crépitements du bois dans les flammes comme quand elle vivait avec Bonneau. Et si seulement leur chaleur avait pu réchauffer le grand froid qui régnait à l’intérieur de son corps…

Le repas fut rapide, car Nestor, s’il était très bavard, grignotait comme un oiseau et leur servit des portions frugales. Cela tombait bien pour Aila qui avait perdu tout appétit. Adrien avait raison, elle mangeait de moins en moins… Par contre, le pauvre prince, habitué à un menu plus consistant, quitta la table un creux au ventre. Lorsque fut venu le moment de dormir, elle gravit l’échelle, suivi d’Adrien. Depuis le début du voyage, toujours avec la même délicatesse, il rejoignait la chambre plus tard, laissant un temps d’intimité à Aila. Cependant, ce soir-là, plongé dans ses pensées, il l’oublia. En un instant, il ôta ses habits, se coucha et se tourna vers le mur. Aila, qui avait monté les affaires de la chamane, s’installa sur le lit et les observait en détail. Elle eut la désagréable impression qu’elle allait se déguiser une nouvelle fois. Après tout, l’être en promise n’était pas si mal… Quoique, les vêtements et les accessoires chamans l’attiraient. Elle caressa avec douceur le cuir tanné et projeta son esprit vers celle qui les avait portés. L’image d’une vieille femme se forma, resplendissante de santé et de vie, pleine de bienveillance et d’amour à donner, qui lui sourit avant de s’effacer. Aila aurait voulu la retenir, mais elle était partie si vite qu’elle n’en avait pas eu le temps. De toute façon, y serait-elle parvenue ? Elle se déshabilla et passa lentement la tenue chamane qui semblait taillée pour elle, puis elle prit la bague, un anneau avec une pierre noire, qu’elle fit rouler dans sa main, et l’enfila avec respect à son doigt. Soudain, tout se brouilla autour d’elle. Il n’y eut plus de chambre, plus de murs, mais les parois rocheuses d’une grotte. Elle balaya du regard la pièce sombre à peine éclairée par une lumière diffuse dont l’origine lui échappait. Où était-elle ? Elle scruta l’endroit, indécise…
— Qui es-tu ? résonna une voix dans l’ombre.
— Je m’appelle Aila Grand.
— Que fais-tu dans la tenue de Marça ?
— Elle a rejoint le monde intérieur – mais comment savait-elle cela ? - et m’a offert ses vêtements et ses accessoires pour que je puisse les porter.
— Et sa bague aussi ?
— Sa bague également.
Une femme, toute simple, jaillit de l’obscurité, vêtue d’une robe chamane noire, ses cheveux noirs étaient nattés comme ceux d’Aila. Son visage sévère s’adoucit et elle s’avança vers la jeune fille pour lui donner une accolade avec bienveillance. Aila fut frappée par le vert de ses yeux qui brillaient comme en plein jour malgré la pénombre de la grotte.
— Bienvenue à toi, nouvelle chamane.
À l’image de ce qu’elle était, Aila ne put mentir.
— Je ne suis pas une chamane.
— Marça t’a légué ses vêtements et sa bague. Tu es donc devenue une chamane.
— Non, elle ignorait que c’était pour moi, elle ne me connaissait pas !
— Tu as raison, elle ne te connaissait pas, mais elle savait que ce serait pour toi et elle a choisi de s’éteindre pour te les laisser.
— Non ! s’écria Aila, désorientée.
— Pourquoi es-tu autant bouleversée ? Marça avait fait son temps parmi nous. Elle devait mourir, de toute façon, elle attendait juste le moment propice et tu as été celui-là. Je ne comprends pas ta réaction…
— J’ai l’impression d’anéantir tout ce que je touche, soupira Aila.
— Marça n’a pas été détruite. Elle a décidé que c’était un beau jour pour rejoindre le monde intérieur, c’est tout.
— Mais à cause de moi !
— Non, même pas… Cela faisait déjà quelques années qu’elle trouvait le temps long sur notre Terre. Cette très vieille femme aspirait à un repos bien mérité, mais elle attendait ta venue pour pouvoir enfin s’en aller en paix. Tu lui as offert ce qu’elle désirait, tu n’as aucune raison d’en être attristée…
— Je ne suis pas une chamane, insista Aila.
— Si, tu es une chamane et tu es même la première chamane guerrière de l’histoire hagane. Tu es Topéca.
— J’ai un nom de chamane ? Comment…
— Oui, et ses pouvoirs, coupa la femme.
— Et cela cohabite avec la magie des fées ?
— Ah ! c’était donc cette magie-là que je décelais en toi, si discrète que je n’arrivais pas à l’identifier. La magie des fées œuvre dans le domaine de la bonté. Le pouvoir des chamanes utilise la toute-puissance de ton esprit sur celui des hommes. Avec un peu de chance, tes différents pouvoirs ne devraient pas se manifester en même temps et cela devrait bien se passer. Maintenant, c’est la première fois que cela survient et je ne peux rien te garantir…
Aila soupira. Immanquablement, elle devait servir de terrain de jeu ou d’expérience pour des puissances supérieures dont elle ignorait tout. Cela devait les amuser, sinon pourquoi était-ce toujours sur elle que ce genre d’inconnues dégringolaient ?
— Et quel est le rôle d’une chamane ?
— Une simple chamane est un puits d’amour. Elle soigne, soulage, écoute, rassure un peu comme les fées. Mais tu n’es pas une simple chamane. Tu es la première chamane guerrière !
— Ah !… Et quelle est la différence avec une simple chamane ?
— Je n’en sais rien. Il n’y en a jamais eu avant. Ce sera à toi de créer ce qu’elle sera et ce que les traditions orales conteront jusqu’à la fin des temps…
— Et dire que je pensais pouvoir, pour une fois dans ma vie, passer inaperçue…
— Tu as mal choisi ton personnage.
— Je n’ai rien choisi du tout, sachez-le.
— Ah ! Alors, dis-toi que si quelqu’un décide pour toi, c’est qu’il a de bonnes raisons !
— Et je dois m’en contenter ?
— Allez, Topéca. Il est temps pour toi de retourner dans ta chambre. Tu es une chamane guerrière, la première ! Ne te trompe pas de voie ! Et n’oublie pas, tu es Topéca !

La voix de la femme résonnait encore dans la tête d’Aila quand le dortoir se reforma sous ses yeux. « Tu es Topéca ! Tu es la première chamane guerrière ! » Comme pour se convaincre, elle répéta tout bas :
— Je suis Topéca, je suis la première chamane guerrière.
Elle remarqua les autres affaires de Marça sur le lit et se déshabilla. Sur son corps nu, elle enfila la jupe courte culottée, puis la brassière qu’elle noua avec application. Ils étaient faits pour elle et s’ajustaient comme une deuxième peau. Dans le même temps, Aila devenait une autre, une chamane, la première chamane guerrière. Elle était Topéca ! Prenant son kenda, elle fixa à chaque extrémité les grelots, maîtrisant leur tintement pour ne pas réveiller Adrien. Enfin, elle dénoua la lanière de cuir autour de son cou et y ajouta le pendentif en bois sculpté, tellement similaire au sien, avant de la rattacher. Puis elle se changea de nouveau et décida de trier ses affaires. Elle rangea de côté ce qu’elle laisserait ici, comme son livre des fées et les vêtements qu’elle ne remettrait qu’à son retour. Elle les enfourna dans son sac à dos qu’elle abandonnait également pour la besace hagane. Elle hésita pour son arc, le cadeau d’Aubin et de dame Mélinda, avant de se résigner à le déposer aussi. Ensuite, elle s’occupa de ce qu’elle comptait prendre, sa ceinture à onguents, l’ouvrage d’Hamelin sur les plantes et fourra le tout dans la besace. Aila resta songeuse en regardant le présent de son ami qu’elle n’avait encore jamais ouvert depuis son départ d’Antan. Cependant, l’emporter la rassurait comme un ultime vestige de tout ce qu’elle allait quitter. Elle se répéta une dernière fois : « Je suis Topéca, je suis la première chamane guerrière », avant de souffler la flamme de sa bougie.

Les rêves d’Aila furent agités comme si le monde entier était venu lui parler. Toute la nuit s’étaient succédé des images et des phrases dont les souvenirs s’embrouillaient à son réveil. Seule la voix de la femme de la grotte ressassant la même phrase restait audible au milieu des bruits de fond : « Tu es Topéca, la première chamane guerrière. » Inlassablement martelée par ces mots, Aila se réveilla en sursaut, le cœur battant à toute vitesse. À la lumière de la chandelle, elle s’aperçut qu’Adrien avait déserté la chambre. Reprenant le contrôle de ses émotions, elle se força à calmer son rythme cardiaque avant de mettre un pied au sol. Par les fées, elle avait oublié quelque chose ! D’un mouvement rapide, elle fouilla dans une poche et en extirpa le poignard offert par Bonneau. Elle sourit à sa vue et le sortit de sa gaine, puis, d’un geste sûr, elle coupa une grande longueur de sa jupe sur chaque côté. Séparant les deux morceaux, elle dégagea sa jambe et y attacha le fourreau pour pouvoir lancer facilement son arme. Elle modifia plusieurs fois sa position pour qu’il fût exactement placé là où elle le désirait. Adrien remonta de la cuisine à ce moment-là :
— Bonjour, Aila ? Que faites-vous ?
— Bonjour, Adrien. J’ai cessé d’être Aila. Désormais, je suis Topéca et je suis la première chamane guerrière.
— Topéca ? Chamane guerrière ? Expliquez-vous ! Expliquez-moi !
— J’ai une nouvelle route à emprunter, c’est tout, il n’y a rien à expliquer. Il va falloir vous trouver un nom hagan. Que diriez-vous de Kazar ?
Interloqué, le jeune prince la dévisageait attentivement. Habillée des vêtements de Marça, Aila ne se ressemblait plus. D’ailleurs, était-ce bien encore à elle qu’il parlait ?
— Va pour Kazar. Cela ou autre chose me convient. Nestor nous a laissé un petit déjeuner léger à prendre le temps qu’il revienne avec les chevaux. Allez manger pendant que je finis de préparer mon sac hagan.
— Je n’ai pas faim.
Les traits d’Adrien se contractèrent. Aila ne l’avait jamais vu ainsi, mais elle était si loin.
— Je ne vous demande pas si vous avez faim, je vous ordonne de manger !
— Je suis Topéca et…
— Je sais…, mais en attendant, je suis encore votre prince ! Alors, à table !
— Non. Je n’ai plus besoin de me nourrir pour l’instant, alors ne me forcez pas.
Elle l’avait dit d’une voix très douce, mais très ferme. Le prince la fixa comme s’il la voyait pour la première fois, cherchant qui il avait en face de lui… Il secoua la tête, résigné à abandonner la partie. La mission serait probablement moins facile qu’il le pensait et il en éprouva une grande amertume.

Nestor revint rapidement avec deux poneys sellés, portant deux arcs courts utilisés par les tribus haganes. Il leur fournit également quelques remèdes contre les maux dus à l’altitude. Adrien avait suivi Nestor dans la cuisine pour écouter ses recommandations finales, tandis qu’Aila, le cœur dévasté, avait placé son visage dans l’encolure de Lumière. Sans être elle-même convaincue par ses propos, elle essayait d’expliquer à son cheval adoré pourquoi elle le laissait ici. Jamais de sa vie, elle ne s’était sentie aussi seule. Lumière symbolisait le dernier rempart qui retenait Aila en Topéca. La jeune fille regarda le poney noir qui l’attendait dans la cour… Quitter Lumière représentait encore un renoncement supplémentaire dans sa vie, mais il était sûrement de trop, car elle n’arrivait pas à l’accepter. De toute façon, que pouvait-il se passer de pire ? Adrien ne lui avait plus adressé la parole, ni jeté le moindre regard depuis leur confrontation au réveil. Il était purement et simplement fâché. Elle, pour sa part, s’était enfermée dans un silence sans fin, voilà qu’elle concurrençait Hubert… Elle souffrait déjà tellement de ne plus être Aila qu’elle ne voulait pas en plus perdre sa Lumière… Un moment, elle conçut l’idée d’utiliser les illusions créées par son esprit pour échanger les apparences des deux chevaux, mais elle ne désirait pas agir de façon aussi sournoise. Alors, elle se décida. Elle décrocha la bride de Lumière et approcha sa selle. En très peu de temps, elle harnacha sa jument au détriment du poney et attacha ses affaires dans les fontes. Non, non et non, elle partirait avec Lumière. Elle rajouta les sacoches haganes, son manteau et sa couverture à l’arrière. Elle installa son kenda dont les clochettes tintinnabulaient doucement, enroula son chèche autour de sa tête, puis sortit retrouver Adrien et Nestor, revenus dans la cour. Elle attrapa l’arc court sur ce qui aurait dû lui servir de monture et, comme un point d’orgue à la permutation qu’elle venait d’opérer, le fixa à sa selle. Pour terminer, elle tourna ses yeux vers les deux hommes, comme un nouveau défi.
— Je prends Lumière, se contenta-t-elle de déclarer, sans provocation.
Elle enfourcha son cheval, salua et remercia Nestor, puis partit au pas, attendant qu’Adrien la rejoignît. Elle entendit son poney qui remontait Lumière. Il lui décocha un regard noir, les mâchoires serrées, avant de lâcher :
— Jusqu’à présent, j’avais toujours imaginé qu’Hubert exagérait quand il parlait de vous. Je découvre maintenant qu’il avait sous-estimé la réalité.
Il talonna sa monture pour la devancer. Si elle avait été dans son état normal, elle aurait rattrapé le prince et lui aurait dit son fait. Seulement, aujourd’hui, plus rien n’avait d’importance que d’emmener Lumière. Qu’importait ce que pouvait croire Adrien ! Qu’importait ce que pouvait penser le monde entier ! Elle n’était plus personne et se contentait d’avancer parce que, quoi qu’il arrivât, elle avait une mission à réussir : sauver son pays.
Tandis que chaque pas les rapprochait du territoire hagan, les mêmes mots résonnaient encore et toujours dans la tête d’Aila : « Je suis Topéca, je suis la première chamane guerrière »…


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